MYTHES ET CIVILISATION DES AMERINDIENS

Publié le par michel baran

UNE ACCULTURATION DU NOUVEAU MONDE ?

 

La plupart des civilisations amérindiennes ont été soumises très rapidement par les Européens après la découverte de l’Amérique. Les massacres des Indiens, l’oppression, les maladies européennes et la christianisation des peuples autochtones ont, au fil des siècles, éteint les principales cultures et religions de ce « Nouveau Monde ». Les Indiens ont connu l’humiliation, l’expropriation, la spoliation, l’assujettissement, mais aussi l’acculturation. Cependant, certaines sociétés se sont défendues et ont combattu l’influence européenne afin de préserver, dans une certaine mesure, une relative autonomie ainsi que leurs structures sociales, politiques et religieuses.

 

Pourtant, aujourd’hui encore, les coutumes et les croyances amérindiennes, l’appréciation de la nature centralisatrice et globale de la spiritualité sont considérées par les civilisations monothéistes comme des superstitions primitives auxquelles le rationalisme occidental s’oppose.

 

Pour la plupart des peuples amérindiens d'aujourd'hui et d’hier, l'esprit meut l'individu et la collectivité et demeure au centre de la compréhension de la culture et de l'histoire du peuple. Chaque être humain ou animal, chaque chose est un « esprit passant à travers le monde » qui est relié au Créateur. La quasi-totalité des Amérindiens croit, effectivement, en un Être suprême (Dieu ou Grand Esprit) qui aurait créé un monde dans lequel les Hommes n’ont pas un rôle dominant sur la nature et son environnement. Au contraire, l’Homme appartient à un ensemble harmonieux et équilibré, dans lequel il est l’égal de toute autre chose.

 

Les témoignages des colonisateurs et les traditions orales de certaines tribus encore existantes permettent, aujourd’hui, malgré la diversité tant linguistique et culturelle que géographique de ces communautés, de donner un aperçu global des mythes et légendes des Indiens d’Amérique.

 

 LA NATURE DU MYTHE AMÉRINDIEN

 

Le mythe, de tout temps, permet d’expliquer les vérités sacrées d’un peuple et de révéler la nature humaine. Il reflète la recherche de la vérité, du sens, de la signification de la naissance, de la vie, de la mort. Dans les sociétés de tradition orale, il est l’expression d’une pensée, d’une manière d’appréhender, de représenter le monde naturel, social et culturel, d’interpréter la réalité, d’expliquer la nature et d’offrir une orientation spirituelle. Pour les Amérindiens, le mythe a plusieurs valeurs. Il est, avant tout, mystique (réflexion sur le « possible »), mais aussi cosmogonique (explication de l’Univers), sociologique (explication de l’ordre social), pédagogique (enseignement de l’Homme) ou encore étiologique (explication des phénomènes naturels).

 

Transmis à travers des contes, des légendes, des rituels, des danses et des chansons, les mythes expliquent la cosmogonie et offrent une compréhension de l'Univers, qui renforce la cohésion sociale et culturelle d'un peuple. La plupart des langues amérindiennes étant dénuées de mots désignant des concepts abstraits, les mythes sont souvent des récits simples usant de nombreuses images et métaphores.

 

 QUELQUES THÈMES COMMUNS DES MYTHES AMÉRINDIENS

1  Le grand cercle

 

Les croyances amérindiennes reposent sur l’harmonie, la communion et l’interaction entre l’humain, la vie animale, la nature et la Terre. Elles se fondent sur un monde et sur une pensée circulaires où tout est sacré et indivisible. Chaque élément de ce grand cercle, humain ou non, possède une âme et doit œuvrer afin de conserver l’harmonie du Créateur, en apprenant le respect, le partage, l’honnêteté, la générosité et la vénération. L’Homme, dans ce monde circulaire, est très respectueux de la nature environnante et des éléments, qui contribuent à son développement, à son éducation, à son bien-être. Il se doit ainsi de leur rendre hommage et de les remercier par des rituels, des offrandes ou des célébrations.

 

  Les animaux

 

La tradition orale amérindienne fait souvent référence à des récits mythiques qui mettent en scène des personnages ayant vécu dans des temps très anciens, mais aussi et surtout, à des animaux qui ont, au même titre que les humains, une âme et possèdent parfois des qualités supérieures aux Hommes. Dans le monde circulaire, les Hommes se doivent de rester humbles et de respecter les animaux, afin de préserver l’harmonie. Ils peuvent entrer en contact avec ceux-ci par des moyens spirituels, tels le jeûne, les médecines et les rituels. Pour sa part, l'animal établit un contact avec l'Homme par les rêves et les visions.

 

Dans les mythes, les animaux ont souvent des rôles de nature cosmogonique, étiologique ou encore des rôles civilisateurs et protecteurs.

 

  La médecine traditionnelle

 

Les Amérindiens croient en une « médecine » traditionnelle spirituelle qui peut aussi bien faire appel à des plantes ou des remèdes qu’à des objets, des paroles ou encore des cérémonies. Les Indiens distinguent en général deux sortes de médecines, celle du corps et celle de l’âme. Si la médecine du corps ne fonctionne pas, la médecine de l’âme prend le relais avec des cérémonies, des danses, des rituels de purification, etc.

 

 LES DIFFÉRENTS MYTHES AMÉRINDIENS

 Les régions arctiques : les esprits de la Mer et du Ciel

 

Les croyances des régions du Grand Nord américain sont dominées par les pouvoirs des esprits et ne font généralement pas appel à un dieu créateur, excepté chez certaines tribus d’Alaska où la figure mythique du corbeau serait à la source de la création de la Terre, des Hommes, des mondes végétal et animal et aurait un rôle civilisateur.

 

Les principaux esprits inuit sont, la plupart du temps, des esprits bienveillants, bien que sensibles à la mauvaise conduite des Hommes. Ils peuvent faire pression sur les Hommes et sur la tribu, en faisant intervenir le mauvais temps, en provoquant une chasse infructueuse, des maladies, etc. Vénérés et respectés, ils sont en constante relation avec les Hommes, grâce aux chamans ou aux amulettes qui assurent leur protection. Le « panthéon » inuit est assez important, mais les principaux esprits sont ceux de la Mer (Sedna, qui influence la chasse et règne sur le monde animal), de l’Air (Sila, qui contrôle les éléments) et de la Lune (Takkik, qui influence la fertilité, la rectitude morale et contrôle la chasse). La culture inuit connaît également de nombreux esprits secondaires, plus ou moins bienveillants (esprits d’animaux, d’objets, de personnes mortes, etc.) qui sont chacun dotés d’une âme propre et que l’Homme doit respecter.

 

Aujourd’hui les cultures inuit survivent, malgré la christianisation des territoires, sans compter certains amalgames et certaines juxtapositions de croyances liés à la colonisation religieuse. Ainsi, le dieu chrétien a été identifié et accepté comme l’un des esprits inuit.

 

  L’Amérique du Nord : « les premiers Hommes »

 

Dans la multitude de groupes ethniques et linguistiques que compte l’Amérique du Nord, il n’existe que peu de cohérence culturelle. On peut cependant dénombrer des thèmes, une pensée et quelques mythes analogues ou proches, notamment les mythes cosmogoniques ou ceux du héros civilisateur. Avant toute chose, la principale caractéristique des tribus d’Amérique du Nord est de se situer au centre du monde et de se considérer comme le « vrai peuple ». Ainsi d’un groupe à l’autre, les Indiens se dénomment « les premiers Hommes » ou « les Êtres humains ».

 

Pour la plupart des Indiens d’Amérique du Nord, le monde a été créé par un Être suprême qui, bien que vénéré et respecté, n’a en général qu’un rôle de créateur. Il crée notamment d’autres forces divines auxquelles il délègue ses pouvoirs. Les épisodes de la création varient d’une ethnie à l’autre, mais font en général intervenir des animaux (souvent le corbeau) dans les légendes cosmogoniques.

 

Les principales divinités, après l’Être suprême, sont la Terre (souvent la Mère), le Ciel (souvent le Père), le Soleil, la Lune et les éléments (vent, pluie, tonnerre, éclair) qui sont autant de moyens de communication entre le terrestre et le céleste. Par ailleurs, tout ce qui entoure le groupe, l’environnement, les phénomènes naturels, est sacré (rivières, montagnes, étoiles, éclipses, etc.). Le déluge, la fin du monde, l’incendie universel ainsi que l’existence d’un au-delà (à l’exception des Navajos qui ne croient pas en l’immortalité des Hommes et qui ne respectent pas les morts) sont autant de mythes partagés par un grand nombre des Amérindiens d’Amérique du Nord.

 

Ces peuples croient également en un dualisme universel opposant certaines forces, certains dieux, les sexes, un être bénéfique à un être maléfique. Dans la plupart des croyances se retrouvent également les figures du héros civilisateur et du décepteur. Intervenus après la création du monde, les héros civilisateurs ont pour objectif de guider et de suivre les Hommes. Soit anthropomorphes, soit zoomorphes, ils introduisent le feu, la lumière, l’eau, le végétal et l’animal, l’Homme, le langage. Par ailleurs, les populaires décepteurs sont des antihéros, souvent zoomorphes (coyote, vison, pie, corbeau, geai), qui parcourent le monde. Ces personnages ambigus et tricheurs permettent aux sociétés d’évacuer leurs tabous et de projeter leurs fantasmes. Imposteurs et philosophes à la fois, les décepteurs sont plus proches de l’Homme.

 

Comme dans la plupart des croyances amérindiennes, l’Homme fait appel aux chamans (ou « medecin men ») pour entrer en relation avec les dieux et recevoir une protection divine, mais use également de rites cérémoniels divers (comme le calumet de la paix dans les Plaines). Dans la plupart des civilisations amérindiennes, les thèmes centraux des mythes sont au cœur de la vie sociale : maïs et tabac pour les tribus agricoles sédentaires, pêche et chasse pour les tribus nomades.

 

  La Méso-Amérique : les grandes civilisations dualistes

 

C’est en Méso-Amérique que sont nées les plus grandes civilisations amérindiennes connues regroupant les cultures préclassiques (Zacatenco, Ticomán, La Venta), les civilisations classiques (Teotihuacan, Monte Albán, vallée d’Oaxaca) et les civilisations historiques (toltèque, mixtèque, aztèque, zapotèque, tarasque, etc.) ainsi que la civilisation maya. Mais ces grandes civilisations ont toutes connu, après une période hégémonique, un déclin brutal et définitif. Avec l’extermination et la soumission de ces peuples par les Européens, ont disparu les civilisations, les cultures orales ou écrites, dont il ne reste aujourd’hui que quelques vestiges lapidaires et quelques pictogrammes, parfois encore assez obscurs. L’art amérindien n’avait pas une fonction esthétique, mais il devait interpréter les mythes, exercer les cultes et témoigner de la grandeur des divinités. On suppose qu’il existe entre ces civilisations plusieurs liens, et certaines divinités — comme le serpent à plumes, la déesse de l’eau ou le dieu du feu — déjà présentes dans la civilisation de Teotihuacan se retrouvent dans une grande partie des civilisations plus tardives (toltèque ou aztèque).

 

Le dualisme est au cœur des religions précolombiennes de la Méso-Amérique. La lutte entre les forces de la nature, les dieux bienfaisants (pluie, tonnerre, foudre) et les divinités malfaisantes (sécheresse, tempête, guerre), entre le Soleil et la Lune, le Jour et la Nuit, ainsi que la destruction des quatre mondes régissent la mythologie méso-américaine. Ainsi, chez les Toltèques et les Aztèques, les deux grands adversaires divins sont Quetzalcoatl et Tezcatlipoca, qui détruisent chacun à leur tour le monde créé par l’autre. Le principe fondamental de ces croyances est la dualité nécessaire à l’unité universelle. La civilisation maya, que l’on connaît aujourd’hui le mieux, possède, outre un panthéon particulièrement riche, une cosmogonie très étudiée.

 

Les Mayas croient en un Créateur suprême, Hunab, dont le fils Itzamna — sorte de dieu civilisateur, seigneur des Cieux, de la Nuit et du Jour — offre aux Hommes l’écriture, le codex et peut-être le calendrier. La déification des phénomènes naturels et de l’agriculture est très importante et les cultes sont strictement observés (Chac, le dieu de la Pluie, Kukulkan, dieu du Vent ou encore Yum Kax, dieu du Maïs ou de l’Agriculture).

 

Certaines croyances et rites anciens subsistent dans la plupart des tribus mayas actuelles (notamment chez les Lacandon) — on retrouve effectivement la divinité mythique de la pluie, les gnomes des champs de maïs, les sirènes malignes, etc. — mais la théogonie, la cosmogonie, le codex de la période précolombienne ont été totalement abolis par la christianisation.

 

  L’Amérique du Sud : les jumeaux civilisateurs

 

Dans les mythologies d’Amérique du Sud, le thème de l’origine du monde n’est jamais énormément développé, que ce soit dans les régions andines, caraïbes ou amazoniennes. Le mythe étiologique varie, pour sa part, énormément et l’on distingue des croyances plus ou moins locales très diverses pour expliquer l’apparition du monde naturel (animaux, végétaux), ainsi que du monde matériel (mouvements des tribus, émergence et déclin des cultures).

 

Il existe toutefois souvent un Dieu créateur (chez les Guajiro, le démiurge Maleiwa, chasseur qui crée les Hommes à partir d’argile). La création des Hommes par le Dieu suprême est souvent reliée au mythe du déluge, punition divine. Ce Dieu suprême, après avoir provoqué le déluge, est également souvent à l’origine de la création des montagnes, des animaux, des rivières, mais aussi du soleil et des constellations.

 

Un héros culturel, civilisateur, quelquefois identifié au Dieu créateur, au fils du Créateur ou encore à un homme aux pouvoirs divins, apparaît à la suite du déluge. Il est considéré comme l’ancêtre légendaire des tribus. Tout comme en Méso-Amérique, la plupart des mythes et légendes des Indiens d’Amérique du Sud sont associés aux cycles agricoles, mais aussi à la dualité. C’est effectivement l’opposition entre les forces divines, les saisons, les sexes, etc., mais aussi l’importance des mythes gémellaires et de la force divine et civilisatrice des jumeaux qui caractérisent les principales civilisations d’Amérique du Sud.

 

Les figures mythiques traditionnelles sont celles du Jaguar (ou félin comme le puma), de la Mort (âmes des morts et culte des ancêtres) et de l’El Dorado. Chez les Andins, les tribus indiennes, la plupart du temps héritières des Incas, croient en une multitude d’esprits et de forces : tout est sacré, mais le panthéon reste assez restreint. Outre un dieu suprême (le plus ancien de la mythologie panandine), Viracocha (ou Wiraqocha), qui crée l’Univers, fabrique les Hommes, le Soleil, la Lune avant de disparaître, les principales divinités incas sont celles du Soleil (Inti, qui a aujourd’hui totalement disparu), de la Lune (Killa, qui conserve encore aujourd’hui ses caractères divins, surtout dans les sociétés agricoles), de la Foudre (Illapa), de la Terre Mère (Pachamama), etc. (voir mythologie inca).

 

 

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D
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M
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