ACTE III

Publié le par michel baran

Satan :
Adam, si mes souvenirs sont justes tu es venu à l'existence à quarante ans. Quel était ton état d’esprit ?

Adam :
J’étais heureux de vivre, je voulais essayer toutes les possibilités que m’offrait mon corps ainsi que la nature. Lorsque papa m’a demandé de parachever son œuvre j’étais très fier !

Satan :
Tu fais allusion au don des noms, en quoi ce travail consistait ?

Adam :
Ce travail consistait à régler minutieusement la place de chaque instinct dans chaque animal et à lui donner le nom qui le définirait le mieux. On retrouve quelques traces de ce travail dans le « Critias » de Platon lorsqu’il se demande s’il y a une essence pour chaque mot.

Satan :
Avais-tu la science infuse ou Dieu t’inspirait-il ?


Adam :
On ne peut pas raisonner ainsi : pour les grandes catégories Dieu me dictait les proportions et les noms mais j’étais libre pour les sous catégories.

Par exemple Dieu m’a dicté la catégorie « félin » mais j’étais libre d’écrire comme je l'imaginais « lion » ou « tigre ».

Satan :
En somme, tu étais en liberté surveillée !

Michel :
Papa, es-tu d’accord avec ce qu’a dit Adam ?

Dieu :
Pas du tout ! Mon fils Adam a eu beaucoup de mal à devenir autonome ; il avait toujours besoin de se sentir protégé, mais en réalité il a toujours été libre. Et il m’a rendu fier de lui.

Satan :
A quoi est dû ce sentiment ?

Michel :
A qui s’adresse ta question ?

Satan :
A Dieu, mais si Adam veut parler qu’il le fasse.

Dieu :
Adam a toujours été un rêveur, dès qu’il avait du temps libre il contemplait les idées éternelles, cela lui rappelait sa vie pré-corporelle dont il était nostalgique.

Je venais souvent le consoler et lui rappeler toutes les bénédictions qu’il retirerait d’une existence individuelle et corporelle ; et bien qu’il en convînt il était irrémédiablement attiré par le savoir absolu et ne rêvait que de fusion avec mon côté féminin. Un vrai hégélien avant l'heure !

Adam :
Reconnais papa que tu as toujours devancé mes désirs ; je ne t’avais rien demandé et tu m’as offert Eve ; tout ce dont j’avais envie, mon esprit, par ton consentement, le matérialisait. Comment aurais-je pu prendre au sérieux l'interdiction du fruit de l'arbre du bien et du mal ?

Dieu :
Tu t’es mépris mon fils, je n’ai pas suscité Eve pour te faire plaisir, du moins pas seulement, mais pour qu’elle te tire de tes rêveries ; pour qu’elle soit une aide contre toi-même.
Satan :
Veux-tu dire qu’à cet instant Eve était la première tentative pour tirer Adam de sa méditation et que si elle avait réussi tu ne m’aurais pas demandé de le tenter ?

Dieu :
Oui, et le réveil de l'humanité aurait été infiniment moins douloureux !

Satan :
Un instant ! Il n’est question que d’Adam, non de l'humanité.

Avais-tu conscience d’être le représentant et le responsable de tes descendants ?

Adam :
Être le représentant et le responsable de mes descendants ?

Non, mais si je l'avais eue je ne pense pas que ça aurait modifié mes actions.


Satan :
De nombreuses personnes croient en la justice de Dieu ; or nous avons l'aveu de Dieu lui-même qu’il est injuste puis qu’il est le premier à avoir établi le principe de la responsabilité collective.

Ce principe, dois-je le rappeler a été répudié par toutes les  nations civilisées !

Mais revenons au problème de l'origine de l'histoire humaine. Adam, avais-tu la connaissance  du bien et du mal avant de manger le fruit de l'arbre ?

Dieu :
Je me réserve de revenir sur la notion de culpabilité collective ; elle est mal comprise.

Satan :
Ben voyons ! Toujours cette manie de se décharger sur les humains lorsque ça t’arrange. Il faut dire que tes prêtres t’encouragent dans cette voie là !

Michel :
C’est noté ! Veux-tu répondre Adam ?

Adam :
En fait j’avais bien conscience de la différence entre le bien et le mal, mais celle-ci n’était pas contrastée, le mal résultait moins d’un antagonisme entre deux forces que d’une lente dérive des possibilités. En un mot, le choix n’était pas clair : c’était un choix entre le bien et le moins bien, toute dimension tragique était exclue.

Satan :
Pourquoi, Dieu, ne pouvais-tu pas te contenter de cette liberté protégée ?

Dieu :
Etant absolument libres et voulant faire des hommes des co-régents de l'univers, il fallait qu’ils sentent la lourdeur de la responsabilité grâce à l'infinie liberté. La grandeur et la noblesse de l'homme viennent de ce qu’il est radicalement libre.

Satan :
Et pour cela tu étais prêt à supporter les innombrables crimes, larmes ? Je ne suis pas certain que l'homme préfère sa liberté au bonheur !

Et je ne crois pas non plus que l'humain soit libre. Adam, savais-tu à quoi tu t’exposais concrètement et personnellement en désobéissant ?

Adam :
J’en avais une vague idée, mais rien de précis.
Satan :
Si tu avais vu dans toute son horreur  ce que tu allais subir ; le chagrin lié à l'assassinat d’Abel, la souffrance d’Eve en accouchant ; mais aussi si tu avais vu toutes les souffrances de l'humanité, aurais-tu désobéi ?

Adam :
Non ! Qui serait assez fou pour choisir en pleine connaissance de cause le mal plutôt que le bien.

Satan :
Puis-je conclure que tu n’étais pas absolument libre parce que tu n’avais pas vu toutes les implications de ton geste ?

Adam :
Oui.

Dieu :
Il fallait que tu désobéisses, et c’est pour ça que j’ai obstrué ton jugement. Cependant même si je ne l'avais pas fait tu aurais désobéi mais plus tard et en d’autres circonstances. Mais ayant grandi en sagesse, sa perversion aurait été infiniment plus grande et il n’y aurait même pas eu de Noé à sauver.


Je le sais, j’ai fait cette expérience avec d’autres mondes et j’ai dû les détruire ; ma miséricorde aurait été inefficace pour la simple raison qu’il n’y avait personne pour l'implorer.

Satan :
Je vais prouver que ton argument n’est pas recevable parce que tu inspires les idées que tu veux à qui tu veux.

Adam, je te remercie ! J’appelle à la barre Abel et Caïn.
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Publié dans REFLEXION

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