ACTE IV
Michel :
Voulez-vous avancer ?
Abel et Caïn :
Volontiers !
Satan :
Je crois que vous vous êtes réconciliés depuis le drame ?
Abel :
Tout à fait ! Caïn s’est excusé.
Caïn :
Abel a reconnu qu’il pouvait apparaître comme le préféré.
Satan :
L’apparence avait une grande importance ?
Abel :
Bien sûr, nous y vivions en permanence depuis la faute de papa.
Caïn :
J’y étais plus sensible qu’Abel parce qu’étant agriculteur je devais observer la nature et selon ses variations je savais que la récolte serait plus ou moins bonne. D’où ma confusion entre l'être et le paraître.
Abel :
L'apparence pour l'agriculteur a beaucoup plus de significations que pour le berger ; en effet un nuage n’est pas toujours porteur de pluie, je pouvais spéculer sur la nature des nuages comme sur l'intensité de la pluie et décider si je devais me mettre ou non à l'abri avec mes brebis et mes chèvres.
Caïn :
Je n’avais pas cette liberté-là ! Depuis la faute de papa j’étais comme enchaîné aux cycles de la nature, qui eux sont soumis à grand-père.
Satan :
Es-tu certain que cela aurait été différent sans la faute d’Adam ?
Caïn :
Absolument certain ! Au reste grand-père n’a-t-il pas maudit la nature ?
Satan :
Si ! Peut-être que papa veut nous expliquer les raisons de la malédiction de la matière privée de conscience, donc de tout rapport avec la moralité ?
Michel :
Il me semble que c’est le moment de nous expliquer le péché originel.
Dieu :
Il n’y a jamais eu de malédictions au sens de souhaits de mauvaises choses. Comment aurais-je pu maudire mes enfants que j’aime ! Cela aurait signifié que j’aurais maudit ma paternité, donc moi-même, est-ce concevable ?
Je n’ai fait qu’énoncer les conclusions inévitables que la nouvelle situation a créées, à savoir que plus aucun acte ne serait gratuit. Tout acte a une conséquence morale (bien, mal) ou physique (plaisir, déplaisir). La prise des consciences des antagonismes est, si l'on tient absolument au vocabulaire théologique, le péché et la malédiction.
Satan :
Eve et Adam, avez-vous compris cela ?
Michel :
Vous pouvez répondre de votre place !
Eve :
Pas du tout ! Sur le coup il nous est clairement apparu que papa était très fâché, et la réalisation de ce qu’il venait de dire nous a renforcé dans la conviction qu’il nous châtiait !
Adam :
Ce n’est qu’après notre mort que nous avons compris que papa nous jouait la comédie de la colère, afin de rendre le scénario encore plus crédible.
Satan :
N’est-il pas vrai que si vous aviez eu cette explication, dès le début, votre conscience aurait été moins culpabilisée et que vous auriez eu un plus grand confort moral ?
Eve :
Bien sûr ! J’aurais été moins sévère dans l'éducation des enfants ; je voulais qu’ils soient irréprochables aux yeux de leur grand-père ; c’était une façon pour moi d’essayer de me racheter !
Satan :
Tu vois Dieu ce que tu as fait dans l'âme d’Eve, et à travers elle à ses fils ?
Abel et Caïn, dites-nous un peu comment s’est manifesté la sévérité de votre mère !
Dieu :
J’aimerais dire que la sévérité étant un mode d’existence de la conscience tragique, il était tout à fait normal que les sentiments s’expriment dès le commencement de l'histoire humaine afin qu’ils soient légitimés.
Adam, bien qu’il eut aussi fortement qu’Eve conscience de la tragédie, s’est tourné vers la clémence (ce qui m’a réjoui car l'heure viendra où le monde ne pourra être sauvé des déterminismes auxquels il s’est enchaîné que par cette vertu), mais il se sentait trop coupable pour s’octroyer le droit de juger et punir.
Caïn :
Alors que grand-père ne nous avait imposé que deux règles : le sabbat et le sacrifice des prémisses de tous nos travaux, maman nous a inventé des tas de règles mentales.
Abel :
Maman nous obligeait à nous souvenir avant chaque repas de toutes nos actions et de nous excuser les uns auprès des autres des torts que nous avions contractés. Elle nous disait souvent de ne pas écouter nos soeurs lorsqu’elles innovaient parce qu’elle avait mal innové en mangeant du fruit interdit. Il y avait aussi ces remerciements qu’on devait faire à grand-père avant chaque repas pour la nourriture.
Caïn :
Moi, je travaillais dur la terre, je n’avais ni le temps ni le courage de participer aux jeux d’Abel et de nos soeurs. Après les travaux des champs je lisais un traité d’agriculture ou d’astronomie écrit par papa, alors qu’Abel jouait avec les mots et les idées en compagnie de nos soeurs ; ainsi inventèrent-ils la poésie, la philosophie, et toutes ces fariboles. Nos parents étaient très fiers de ces jeux d’esprit qui, disaient-ils, honoraient grand-père en faisant fructifier l'esprit.
Il n’empêche que c’est grâce à mon travail que maman avait des légumes et du blé !
Eve :
C’est tout à fait exact ! J’ai eu tort de te donner l'impression d’être moins fière de toi que d’Abel et de vos soeurs.
Caïn :
Cette impression reposait sur des faits biens tangibles ; comme je n’avais pas grand chose à me faire excuser, tu me soupçonnais d’être orgueilleux, insensible aux péchés, lors des remerciements à grand-père je m’énervais parce qu’il n’avait fait que fixer les lois de la nature (en les aggravant après la faute de papa) alors que papa en chassant, et moi en labourant, avons fait le plus gros du travail ; et pour nous pas de remerciement !
Eve :
Dieu t’a donné la vie et t’a mis dans la fonction où tu étais, tu ne faisais que remplir ta tâche, si pénible soit-elle, pourquoi t’aurions-nous spécialement remercié ?
Marx :
On voit là clairement l'origine de la division du travail ainsi que la fondation de la morale sur un idéalisme travesti.
S’il est vrai que les oeuvres de l'esprit honorent Dieu, et qu’elles l'honorent d’autant plus que peu d’hommes peuvent en produire dans les conditions historiques existantes jusqu'à la venue de l'ère messianique ; il n’en est pas moins vrai que la mise en œuvre des lois physiques de transformation de la matière pour le plus grand bien de l'homme honorent également Dieu. Abel aurait-il eu un esprit si brillant s’il avait dû faire le travail de Caïn ?
Abel :
Oui !
Caïn :
Non !
Michel :
Ce sont des réponses typiquement idéologiques ! Ton plaidoyer, papa, n’a convaincu que ceux qui croyaient être libres.
Marx :
Je voudrais conclure en soulignant que Dieu n’a jamais interdit que l'on se remercie les uns les autres dans une prière.
Satan :
Objection à ce que vient de dire Marx ! Depuis quand défend-il Dieu, lui qui l'a si violemment combattu de son vivant ?
Michel :
Objection rejetée, chacun change d’avis lorsqu’il est convaincu par la vérité.
Satan :
Bien, je voudrais revenir à l'interrogatoire de Caïn : je voudrais savoir ce qui t’a poussé à tuer Abel. Mais d’abord dis-nous plus explicitement en quoi consistait la mise en garde que t’avait adressé Dieu peu de temps auparavant.
Caïn :
C’était l'automne, j’étais surchargé de travail avec les moissons, les outils à réparer, j’étais fatigué et irritable aussi grand-père l'a-t-il vu et m’a-t-il conseillé de me reposer et de méditer sur le sens de la vie et de l'effort. Et de conclure : « le péché est tapi à ta porte ».
Je n’étais pas d’un naturel méditatif comme Abel, j’aimais les choses concrètes, solides, personne ne m’aidait dans mes travaux. Lorsqu’arriva le jour du sacrifice j’avais beaucoup de retard dans mon travail, aussi ai-je pris deux ou trois gerbes de céréales par espèces, sans choisir les plus belles, ni les plus laides d’ailleurs, et je les ai brûlées.
Le feu n’était pas encore éteint que Dieu m’a parlé ainsi : « Caïn, qu’as-tu fait donc là ! Un sacrifice sans amour ni reconnaissance, un sacrifice purement légal ; j’aurais préféré que tu t’en abstiennes et que tu attendes que ton cœur te pousse à un vrai sacrifice ».
Au reste qu’avais-tu besoin de sacrifice, ne savions-nous pas que tout t’appartient ?
Dieu :
Vous le saviez, bien sûr ! Mais le sacrifice, qui n’en était pas un car il ne vous privait de rien, avait pour but de vous ouvrir à l'étranger, au radicalement autre.
A ton époque, vous formiez une petite famille très unie, vous vous connaissiez tous et vous pouviez me parler comme maintenant (et un jour arrivera où tout humain vivant pourra le faire), mais je savais qu’un jour mes enfants se compteraient par milliards et qu’ils se disperseraient non seulement à travers toute la terre, mais aussi sur plusieurs globes ; jusqu'à en perdre le sentiment d’appartenir à la même famille.
Si la liberté humaine n’avait pas fait obstacle à mon projet, aujourd’hui encore les humains dans leur écrasante majorité continueraient à me sacrifier des objets concrets ; et les humains se seraient dit entre eux : « nous sacrifions à un Dieu que nous ne voyons ni n’entendons plus depuis bien longtemps, comment ne sacrifierions-nous pas à l’étranger ou au nécessiteux que nous voyons ? »
Satan :
Caïn, peux-tu reprendre ton récit ?
Caïn :
Grand-père avait donc récusé mon sacrifice et j’avais le sentiment d’une injustice car l’effort que je faisais pour accomplir ce rite était plus grand, et donc plus méritoire que celui d’Abel.
Dieu :
C’est certain !
Caïn :
Or à peine me suis-je remis au travail que je vois Abel venir sur mon champ avec son troupeau pour le faire paître dans la prairie d’à côté. Je lui demande s’il veut bien m’aider à réparer quelques outils durant sa garde...
Abel :
Et là je te dis que j’avais prévu de tondre mes bêtes, et que de toute façon tu y arriverais très bien tout seul, et même mieux que moi parce que tu avais plus l’habitude que moi.
Caïn :
La coupe était pleine ! C’était trop de contrariétés en un jour. J’ai saisi la première pierre que j’ai trouvé près de moi et j’ai frappé de toutes mes forces Abel, et plus je le frappais fort, plus vite ma colère s’en allait.
Mais je n’ai jamais voulu le faire mourir !
Abel :
Je le sais !
Satan :
Dieu, tu as vu toute la scène ? Le récit est-il exact ?
Dieu :
J’ai effectivement tout vu, et le récit n’est en rien tronqué.
Satan :
Tu aurais pu à plusieurs reprises intervenir pour que ce drame n’arrive pas. Tu aurais pu par exemple expliquer l’importance du sacrifice comme tu l'as fait à l'instant, tu aurais pu avoir un mot d’encouragement pour Caïn en disant que bien que son sacrifice ne soit pas parfait, tu sais ce qu’il lui en a coûté, ainsi que tu l'as reconnu à l'instant. Tu aurais pu inspirer à Abel une réponse positive à la requête de Caïn. Tu aurais enfin, en dernier recours, pu faire disparaître toutes les pierres du périmètre où se tenaient les deux frères.
Or tu n’as exploité aucune de ces possibilités, pourquoi ? Voulais-tu un meurtre à tout prix ? Voulais-tu que Caïn soit précisément le meurtrier d’Abel ?
Bref, dans ce drame l’accusation de non assistance à personne en danger est flagrante !
Dieu :
Je vais essayer de te répondre clairement. Je savais que dans le monde tel qu’il serait après la désobéissance il allait y avoir des péchés, et de tous les péchés, le meurtre est le plus horrible.
Je n’avais que deux solutions : faire en sorte que le meurtre soit commis à la première génération ou attendre qu’il vienne naturellement au cours de l'évolution humaine (ça n’aurait pris qu’une ou deux générations). De toute façon les chances pour que l'humanité échappe à ce fléau étaient d’une sur cent milliards, autant dire nulles ! Si j’avais attendu le déroulement normal des choses, l'humanité se serait agrandie, il y aurait eu plusieurs procréateurs et de ce fait il n’y aurait plus eu une histoire de l'origine commune. En plus du racisme dû à la couleur de la peau, à la position sociale, il y aurait eu un racisme dû à l'ancêtre, les hommes auraient tenu soigneusement leurs généalogies et n’auraient pas eu la moindre indulgence pour les descendants de l'assassin.
La miséricorde connue sous les termes de circonstances atténuantes et de droit de grâce aurait été encore plus rare.
Satan :
Pour ce qu’elle se manifeste !
Dieu :
Si l'accusé avait été un descendant du criminel il aurait été bien de débarrasser la terre d’un criminel naturel, et s’il n’était pas descendu du criminel, il aurait été un transfuge du camp du bien. Dans les deux cas la rigueur aurait été extrême.
Satan :
Admettons !
Dieu :
Tu me reproches de ne pas avoir eu un mot d’encouragement pour Caïn mais il n’était plus à mes côtés, sous le règne de l'amour, il était sur terre, sous le règne de la loi, et la loi n’a pas à encourager, la loi sanctionne bêtement ! Or je devais habituer l'humanité à travers Caïn à l'obéissance inconditionnelle à la loi.
Satan :
Je hais la loi dans toutes ses formes. Si tu n’avais pas doté l'homme de la liberté il n’y aurais jamais eu de loi parce qu’il n’aurait fait que des choses permises, des choses plus ou moins bien.
Au reste la loi ne prend pas en compte l'attitude intérieure, seulement l'apparence extérieure.
Dieu :
Satan, Satan ! Tu me fatigues, tu es tellement obstiné ! En viendras-tu à contester mes dix lois au nom de l'absolu que nous voyons tous les deux. N’est-ce pas de sentiment qu’il est question lorsque j’ordonne d’aimer son prochain comme moi-même, ou d’honorer ses parents ?
Ne court-circuite pas le processus de divinisation.
Satan :
Je suis tel que tu m’as fait !
Michel :
Satan, laisse Dieu finir ses explications.
Dieu :
Si je n’ai pas inspiré à Abel la réponse que tu me suggérais il y cinq minutes c’est pour respecter en lui cette liberté qui te déplaît tant. Il faut que l'homme apprenne à être vraiment et librement bon !
Quant à ôter les pierres ou toutes autres armes de l'environnement de Caïn, cela aurait été inutile car il était dans un tel état qu'il aurait tué à mains nues.
N’ai-je pas raison ?
Caïn :
Si !
Satan :
Il n’empêche que lorsque cela t’arrange, tu violes allègrement le principe de non ingérence dans la liberté humaine.
C’est ce que je vais démontrer en appelant à la barre Abraham et Jared.