ACTE IX

Satan :
Marie, tu ne fais pas l'unanimité chez les chrétiens : beaucoup de catholiques font de toi la quatrième personne de la trinité, à l'inverse les protestants te réduisent à n’être que la « mère porteuse » de Jésus.
Dans le même temps catholiques, orthodoxes et musulmans font des pèlerinages communs autour de certains de tes sanctuaires.
D’où cette double question : qui es-tu vraiment et comment expliques-tu que tu rassembles au delà des frontières du christianisme ?
Marie :
Il y a deux mille ans que j’ai répondu à ta question : je ne suis que la servante du Seigneur.
Ceci dit j’ai choisi de le servir uniquement par le moyen de l'amour, d’où mon acceptation inconditionnelle de porter un nazir d’un nouveau genre.
Si l'amour peut avoir un commencement passif, il a nécessairement un prolongement actif parce son essence est transformatrice. L'amour forme le bébé dans le ventre, éduque l'enfant, console et rassure l'adolescent et l'homme.
L'humanité dans son ensemble ressent inconsciemment un besoin vital d’amour et de tendresse mais dans la multiplicité des caractères humains certains y sont moins sensibles que d’autres. Ainsi ceux qui mettent consciemment ou inconsciemment au premier plan l'amour ont tendance à me diviniser alors que ceux qui placent l'action efficace ne me voient, comme tu l'as dit, seulement comme une « mère porteuse ».
Satan :
On peut noter que dans aucune partie du second livre de Dieu tu ne t’es mise en colère ; n’as-tu ressenti ni tristesse, ni haine, ou quelque sentiment que ce soit ?
Marie :
Beaucoup de choses m’ont crucifiée dans ma chair lorsque j’étais en bas, et ces choses me font d’autant plus mal que leur nombre va en augmentant. Mais même si j’étais spontanément en colère contre les malfaiteurs, à quoi cela aurait servi ?
La colère appelle la haine, celle-ci appelle la justice qui n’est qu’une vengeance déguisée et validée par l'entourage. La sanction que prononce l’entourage par la justice, loin d’encourager la réforme de l’asocial ne fait que le conforter dans son opiniâtreté ; c’est pourquoi je suis contre la colère et la justice.
Mais je suis ainsi faite que ma colère se métamorphose en chagrin et en pitié pour la victime comme pour le criminel ; non que je les mette sur le même plan, le chagrin et la pitié sont de natures différentes.
Satan :
Explique-nous en quoi le criminel est justifiable du chagrin et de la pitié, qu’il ne comprend pas que son comportement est autodestructeur et qu’en faisant du mal aux autres, il s’en fait à lui-même comme par un effet de boomerang. D’après toi, la justice, la sanction seraient inutiles, voir nuisibles ?
Marie :
Je le crois profondément ! Il n’est pas besoin de châtier pour faire prendre conscience du mal qui a été fait.
Il est plus judicieux de jouer sur l'empathie, la sympathie du délinquant, voire de les susciter s’ils sont absents. Parce que vois-tu, la violence n’a jamais fait qu’un méchant change ; et s’il change ce ne sera que superficiellement pour être libéré.
Satan :
Il faut pourtant bien l'empêcher de nuire !
Marie :
Bien sûr, et aujourd’hui l'homme a inventé les bracelets électroniques qui permettent d’incarcérer les délinquants chez eux, ce qui est beaucoup plus humain parce que cela évite la promiscuité et permet la persistance des liens affectifs qui sont capitaux dans la restauration de la divinité enfuie.
Satan :
Dis-moi Marie, je te trouve bien proche des criminels, ou plus exactement des prisonniers, peux-tu nous dire comment ça se fait ?
Marie :
Paul a écrit, avec son exagération coutumière, que le monde gît au pouvoir du mal, or le mal n’est rien d’autre que l'absence de l'amour qui est l'expression la plus haute du bien.
Or dans les prisons l'amour est absent, on peut même comparer les prisons à des monastères, ou des académies de la haine.
Là-bas il n’y a pas besoin de cacheroute (1) ni de prière, ce qui unit et désunit les hommes ce sont la haine et la force. Seule la pratique des anti mitsvot (2) compte ; c’est l'anti-religion par excellence !
(1) cacheroute : ensemble de lois alimentaires codifiées dans le talmud (volumes commentant la bible).
(2)mitsvot : pluriel de misvah : bonnes actions religieuses, le terme s’étend au profane.
Satan :
Peux-tu nous dire ce qu’est pour toi la religion : Mahomet nous disait que la religion est une discipline pour contraindre l'homme à atteindre le bien ; Jésus nous a dit que c’est aimer Dieu notre père et faire sa volonté ; et toi qu’en dis-tu ?
Marie :
La religion, la vraie, est avant tout humble, elle ne se gargarise pas de formules théologiques, ni n’impose à coup d’inquisition, de djihad ou de cacheroute. La volonté de Dieu...c’est encore moins des rites, baptême, circoncision ou jeûne.
Non, la vraie religion est l'attention portée à autrui, le respect de la parole donnée, l'apprentissage de la patience, et crois-moi c’est dur !
C’est éventuellement la méditation sur la mort et sur Dieu, mais c’est surtout voir en chaque humain un enfant de Dieu, y compris dans l’assassin, et le traiter comme tel.
Satan :
Tu n’imposes aucune discipline, aucune pratique cultuelle ? Elles ne sont certes pas l'essence de la religion, et Mahomet exagère peut-être en prétendant qu’une discipline de fer peut amener l'homme à réaliser malgré lui le bien, mais des règles peuvent être d’utiles béquilles ?
Marie :
Chaque fois qu’une loi, règle, ou tout autre chose de ce genre est édictée, il y a corrélativement désir de la violer, toute l'histoire de l'humanité en témoigne assez abondamment.
En un sens Paul a raison : la loi amène le péché, mais pas seulement la loi juive, la loi en tant que telle ; celle qui est imposée autoritairement, sans motivations complètes et claires.
Satan :
Qu’entends-tu par motivations complètes et claires ?
Marie :
Regardes la première loi édictée par Dieu : « si vous mangez du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal vous mourrez ». Mais où est le lien logique entre l'interdiction et la punition ? On dirait qu’elle n’est qu’un caprice divin. Et tu as habilement exploité ce manque d’explication !
Permets que je finisse mon développement sur la loi.
Satan :
je t’en prie !
Marie :
Vois-tu, depuis qu’Athènes a inventé la démocratie, on a décrété que la soumission de tous à la même loi était un progrès de la civilisation, en fait on a endurci le cœur de l'homme et obstrué la raison. On en a fait un troupeau, ce n’est pas de moi mais de Platon, sans personnalité.
Il y a certes eu de tout temps des lois, lorsque la tyrannie, au sens antique du terme, prédominait, ou la monarchie, la loi n’était pas à ce point déifiée ; le tyran ou le monarque pouvait violer la loi si les motivations du délinquant étaient honorables et aller jusqu'à l'acquittement du coupable.
La première loi d’après le déluge fut répressive et injuste ; certes le délit était grave, mais fallait-il pour autant faire de Cham et de sa descendance les esclaves de leurs frères ? Les sudistes ont sauté sur ce passage pour justifier l'esclavage des noirs.
Lorsque l'amour et le pardon ont déserté une société, la loi vient alors interdire et obliger ; et plus une société perd l'amour, plus elle édicte de lois et de règlements.
La seule loi légitime est celle qu’on se donne à soi-même pour s’aider à réaliser le bien, parce que si on viole une loi qu’on s’est donnée à soi-même on se viole, on change sa subjectivité et en définitive on se rabaisse à ses propres yeux
Je conclurai cette réflexion par deux noms, à première vue paradoxaux : Jésus et Bakounine !
Satan :
Le paradoxe est effectivement saisissant et illustre bien ton propos. Qu’en pensez-vous ?
Jésus :
Michel Bakounine m’a renié, c’est un fait, mais il l'a fait pour assurer la liberté et la dignité de l'homme ; pour combattre l’obscurantisme et les superstitions d’un clergé avide de pouvoir et d’honneurs. Sans le savoir ni le vouloir il faisait ma volonté, aussi ne l'ai-je jamais renié devant Dieu et les hommes.
Ma mère a parfaitement compris l'essence de mon message, mais elle fait preuve d’une cohérence et d’un radicalisme extrême qui a fait dire à Maurras : heureusement que l'église est là pour tempérer l'anarchisme du prophétisme juif !
Bakounine :
Je ne pensais pas être récupéré par Marie et Jésus mais il est vrai que vu sous cet angle, la religion me convient mieux.
J’aimerais poser deux questions : de quelle religion, Marie, es-tu la plus proche, et s’il y a une finalité à l'univers, si l'homme est absolument libre, et si Dieu s’interdit radicalement de s’immiscer dans les affaires humaines, comment est-on assuré que le bien l'emportera ?
Question subsidiaire : faut-il attendre, ou espérer un messie ?
Marie :
La religion parfaite n’existe pas, elles ont toutes des avantages et des inconvénients ; aussi suis-je juive avec les juifs, qui faut-il le rappeler, sont mon peuple d’origine ; mais je suis également chrétienne avec les chrétiens, ce qui est normal puisque j’ai porté celui qui a apporté aux Gentils la rationalité religieuse ; et enfin je suis musulmane avec les musulmans parce qu’ils considèrent mon fils comme un prophète.
Vois-tu Michel, la vraie religiosité n’est pas encore instaurée sur l'ensemble de la terre parce qu’elle est trans-religieuse. Seule la religion bannie a véritablement touché du doigt cette vérité fondamentale.
Je comprends ton angoisse au sujet de la victoire finale du bien sur le mal si l'homme est réellement libre et si Dieu s’abstient réellement d’intervenir dans les affaires humaines.
Dieu a mis dans l'humanité un verrou de sécurité : l'orientation vers le bien ainsi que le désignait Thomas D’Aquin ; ce verrou peut avoir plusieurs grosseurs, mais l’essentiel est qu’il existe. Chaque humain veut son bien comme celui de ceux qui lui sont proches ; pour ce faire il doit agir et sélectionner parmi les moyens de l'atteindre ceux qui ne présentent aucun inconvénient pour son entourage et même qui lui fasse du bien. Jusqu'à présent la proportion de ceux qui réussissent ou ratent est presque à égalité mais lorsque ceux qui réussiront atteindront les soixante pour cent, alors viendra le messie pour inaugurer l'ère de paix et de bonheur.
Bakounine :
Alors c’est du pipeau cette histoire de liberté puisqu’il y a ce fameux verrou de sûreté ?
Dieu :
C’est tout de même curieux cette quasi unanimité de l’humanité à refuser ce fabuleux cadeau de la liberté !
Satan :
C’est seulement maintenant que tu te rends compte que l'homme préfère la sécurité d’une domination bienfaisante à la grandeur solitaire de la liberté !
Monsieur le Président, Messieurs les jurés, je suis prêt à requérir contre Dieu, mais auparavant je voudrais faire deux suggestions en ce qui concerne le jugement.
Michel :
Nous t’écoutons !
Satan :
Puisque la terre a suivi ce procès, je propose que ses habitants puissent participer au vote du verdict.
Michel :
Y a-t-il une objection ? Non ? Accepté !
Satan :
Je propose qu’il y ait trois possibilités de vote : Dieu est : intégralement responsable du malheur des hommes, pour moitié, ou innocent.
Michel :
Y a-t-il une objection ? Non ? Accepté !