HISTOIRE DE RUSSE 2

Publié le par michel baran

L’arrivée sur le trône du tsar Pierre Ier en 1682 marque le début d’une véritable révolution : l’ouverture de la Russie sur l’Occident et l’accession du pays au rang de grande puissance européenne.

 

Pierre Ier veut d’abord achever ses « années de formation » et remet le pouvoir à sa mère jusqu’en 1694. Il en profite pour voyager à travers les pays européens dont la culture l’attire particulièrement et se rend ainsi en Angleterre, en Prusse, aux Pays-Bas. Une fois au pouvoir, il s’efforce de transformer la société russe traditionnelle en l’occidentalisant.

 

Ses réformes, décrétées massivement vers 1718, entreprennent de réorganiser le pouvoir central en instituant des collèges ministériels et une chancellerie privée, en remplaçant la Douma (assemblée) des boyards par un Sénat en charge de la justice et des finances, tandis qu’au niveau local, l’administration est réorganisée de façon pyramidale. L’impôt cadastral est remplacé par la capitation, plus juste ; les boyards disparaissent progressivement en tant que classe et se fondent dans la noblesse de service. Le saint-synode remplace le patriarcat, faisant du clergé un corps de fonctionnaires et de l’Église une « fille de l’État ». Enfin, corollaire indispensable du succès de ces mesures, une profonde refonte du système éducatif est entreprise, incluant une réforme de l’alphabet, la mise en place de formations professionnelles, la création de différentes académies.

 

Parallèlement, Pierre le Grand se lance dans une ambitieuse politique d’acquisitions territoriales. Ses plus grandes campagnes militaires se font vers l’ouest et le conflit le plus important, la guerre du Nord (1700-1721), l’oppose à la plus grande puissance baltique de l’époque, la Suède. Le contrôle de la mer Baltique est nécessaire pour la création d’une marine puissante et l’expansion du commerce extérieur russe. En 1700, l’armée russe subit une grave défaite à Narva (aujourd’hui en Estonie), mais les Suédois ne poursuivent pas leur avantage, permettant ainsi à Pierre le Grand de réorganiser ses forces, de renforcer la marine qu’il a créée de toutes pièces pour l’occasion et d’attaquer les bases suédoises en Livonie.

 

En 1703, le tsar commence la construction de sa nouvelle capitale, Saint-Pétersbourg, symbole de l’ouverture vers l’ouest, située dans les territoires conquis sur la Suède. Il y transfère le gouvernement de Moscou en 1715 et contraint, par plusieurs décrets, la noblesse à s’y fixer. L’armée russe écrase les Suédois à Poltava en 1709 (voir Poltava, campagne de) et les Russes établissent leur suprématie sur la mer Baltique. Aux termes du traité de Nystad (septembre 1721), la Russie acquiert la Livonie, l’Estonie, l’Ingrie, une partie de la Carélie, la ville de Vyborg en Finlande et plusieurs îles de la Baltique. À partir de 1722, Pierre le Grand entreprend une série de campagnes contre les Perses ; dès 1723, le littoral de la mer Caspienne est contrôlé par la Russie et l’année suivante, un accord avec les Turcs entérine le partage de la zone (voir Iran).

 

Fondamentale, la nouvelle domination russe sur l’Europe du Nord déplace vers l’ouest le centre de gravité du pays ; une conception latine du pouvoir succède à la conception byzantine et Pierre le Grand est officiellement proclamé empereur par le Sénat en 1721. L’État moscovite est devenu l’Empire russe.

 

En 1725, la mort de Pierre le Grand ouvre une nouvelle crise de succession. Son héritier direct, le tsarevitch Alexis, accusé de trahison, est mort en prison en 1718. Le trône revient donc à la seconde femme de Pierre, Catherine Ire, couronnée impératrice en 1724, qui règne avec l’aide d’un conseil privé de sept membres limitant les pouvoirs du Sénat. En 1727, le trône échoit à Pierre II, le fils d’Alexis. Âgé alors de douze ans, l’enfant se trouve au cœur d’innombrables querelles de palais qui opposent les grandes familles de la vieille noblesse, de retour dans la gestion des affaires du pays.

 

Il meurt en 1730 et Anna Ivanovna, fille d’Ivan V, est désignée par le Conseil pour lui succéder. Veuve du duc de Courlande, elle attire à sa cour ses favoris prussiens, institue, en remplacement du Conseil, un Cabinet des ministres plus restreint encore et règne de façon despotique. Son petit-neveu, Ivan VI, un bébé, lui succède en 1740, la régence étant assurée par sa mère, Anna Leopoldovna, la nièce d’Anna Petrovna.

 

Cependant, une conspiration porte au pouvoir l’année suivante Élisabeth Petrovna, la plus jeune fille de Pierre le Grand, conformément au testament de Catherine Ire. Après cette période de « règne des favoris », elle reprend en main les affaires du pays et une renaissance nationale se produit sous son règne (1741-1762). Réglant la guerre avec la Suède (1742-1743), le traité d’Åbo, signé en 1743, permet à la Russie d’acquérir une partie de la Finlande. L’impératrice s’allie également à l’Autriche et à la France dans la guerre de Sept Ans (1756-1763) contre la Prusse.

 

Son neveu et successeur, Pierre III de Holstein-Gottorp, rompt avec sa politique extérieure. Admirateur de Frédéric II de Prusse, il conclut avec lui une paix séparée dès son avènement en 1762. Sophie d’Anhalt-Zerbst, sa femme, une princesse d’origine allemande, le fait déposer et assassiner la même année. Elle monte sur le trône sous le nom de Catherine II et demeure connue comme Catherine la Grande.

 

Catherine la Grande se pose en successeur de Pierre le Grand et cherche à poursuivre sa politique. Imprégnée de l’esprit des Lumières, admiratrice et amie de Diderot et Voltaire, elle entend régner en philosophe mais ses réformes, souvent en décalage avec son discours, aboutissent de manière générale à un durcissement de la situation intérieure.

 

En 1763, elle fait annuler les franchises des cosaques et supprime l’hetmanat d’Ukraine ; dans un contexte de crise sociale, elle doit mater les nombreuses révoltes paysannes qui éclatent, dont celle dirigée par le cosaque Pougatchev, qui constitue une sérieuse menace pour le pouvoir. Parti de la région de l’Oural en 1773, Iemelian Pougatchev, qui se fait passer pour le tsar Pierre III, réunit autour de lui de nombreux mécontents, serfs en fuite, ouvriers des mines et des manufactures, et entreprend de suivre le tracé de la Volga, grossissant sans cesse ses rangs. Il n’est arrêté (difficilement) qu’en 1774 et est exécuté publiquement l’année suivante sur la place Rouge.

 

Sur le plan administratif, l’œuvre de Catherine II s’inscrit dans la lignée de celle de Pierre le Grand : institué en 1775, le découpage de l’empire en 51 gouvernements, supprimant les anciennes provinces, faisait suite aux gouvernements institués par son prédécesseur. En revanche, la tsarine libère l’industrie de la tutelle de l’État, ce qui permet une augmentation considérable des différentes productions et place, au début des années 1780, la Russie au premier rang mondial des producteurs de fonte et de fer. En 1785 est promulguée la Charte de la noblesse, qui a pour effet de renforcer les privilèges de cet ordre et d’accabler les paysans : exemptés d’impôts, dégagés de toute obligation envers l’État, les nobles ont désormais un pouvoir absolu sur leurs paysans, ces derniers étant soumis au règne du plus total arbitraire puisqu’ils se retrouvent privés de tout recours devant l’administration impériale.

 

Sa politique extérieure sert avec succès les velléités d’expansionnisme de la Russie. Catherine tourne d’abord ses forces contre l’Empire ottoman afin d’acquérir sur la mer Noire les ports en eau libre nécessaires au commerce russe. Les guerres russo-turques de 1768-1774 et de 1787-1791 lui permettent de prendre possession d’une partie de la Crimée puis de tout le territoire à l’ouest du Dniestr ; la Géorgie est annexée en 1783 tandis que Potemkine, favori en titre de la tsarine, est fait prince de Tauride après l’annexion de la Crimée qui a été reconnue indépendante par les Turcs au traité de Kutchuk-Kaïnardji (1774).

 

La seconde phase des guerres menées par Catherine II se déroule à l’ouest : à l’issue de conventions secrètes conclues avec Frédéric II de Prusse et des trois partages de la Pologne (1772, 1793, 1795), la Russie annexe un territoire de 468 000 km2 et 6 millions d’habitants ; sur le front suédois, le statu quo territorial auquel parviennent les deux pays en 1788 permet de signer enfin la paix en 1790.

 

Le début de la Révolution française marque un tournant dans la pensée politique de Catherine II et lui fait totalement abandonner ses vues libérales ; en 1793, l’exécution de Louis XVI l’amène à annuler tous les traités signés jusque-là avec la France. En cette fin de XVIIIe siècle, celle qui a été un modèle de « despote éclairé » apparaît comme un véritable rempart de l’absolutisme.

 

En 1796, Paul Ier succède à sa mère. Écarté du pouvoir par Catherine, tenu pour faible, il est animé du désir de venger la mort de son père et commence par prendre des mesures très libérales. Ainsi, il fait abolir la Charte de la noblesse de 1785, améliore le sort des paysans et libère les prisonniers politiques polonais, dont Kościuszko, arrêté après l’insurrection de 1794. En politique extérieure, il se joint à l’Autriche, à la Grande-Bretagne et à l’Empire ottoman dans la deuxième coalition qui se forme contre la France après la prise de Malte par Bonaparte. Mais il est assassiné dans son palais en 1801 à la suite d’une conspiration de la noblesse.

 

Son fils, Alexandre Ier, a été le petit-fils favori de Catherine la Grande. Acquis aux idées libérales et instruit par le penseur suisse Frédéric César de La Harpe, il débute son règne en amnistiant tous les prisonniers politiques, en rouvrant les frontières et en autorisant les livres étrangers, interdits par son père dans un accès de paranoïa.

 

Son conseiller Speranski travaille à un projet de réforme de l’État et présente en 1809 un plan préconisant la séparation des pouvoirs et l’établissement d’une monarchie constitutionnelle. Mais devant l’hostilité de la noblesse, dont la Charte de 1785 a été remise en vigueur en 1801, Speranski est écarté en 1812. Alexandre Ier, entraîné dans les guerres étrangères, doit d’ailleurs renoncer à sa politique intérieure libérale.

 

En 1805, la Russie se joint à la Grande-Bretagne, à l’Autriche et à la Suède dans la troisième coalition contre Napoléon Ier. Après que les armées françaises eurent écrasé la Prusse à la bataille d’Iéna le 14 octobre 1806 et la Russie à Friedland le 14 juin 1807, le tsar opère un renversement d’alliance et conclut avec Napoléon le traité de Tilsit en juillet 1807. Aux termes de cet accord, Alexandre Ier reconnaît la création du grand-duché de Varsovie (voir Pologne), obtient toute liberté d’action contre la Suède et la Turquie en échange de l’aide qu’il apporte à la France contre la Grande-Bretagne. Ainsi, la guerre russo-turque de 1806-1812 lui permet d’obtenir la Bessarabie, la guerre russo-suédoise de 1808-1809 s’achève par l’acquisition des îles d’Åland et de toute la Finlande. En 1813, une guerre contre la Perse (voir Iran) permet à la Russie de s’emparer notamment du Daguestan.

 

Entre-temps, les relations avec la France se sont détériorées. Prenant prétexte de l’annexion par Napoléon du duché d’Oldenbourg, Alexandre Ier rompt l’alliance de 1807 et la Grande Armée est lancée dans la campagne de Russie en 1812. Les troupes françaises franchissent le Niémen le 24 juin, remportent la bataille de la Moskova le 7 septembre et entrent dans Moscou, abandonnée par les troupes de Koutouzov, le 14 septembre. Mais la ville, défendue par ses habitants, est incendiée dès le lendemain, probablement sur les ordres du général Rostopchine, le gouverneur militaire, et les Français doivent faire retraite. En butte à la faim, au froid et aux attaques continuelles de guérilla, dans un pays dévasté par la politique russe de la terre brûlée, la retraite est une véritable déroute.

 

Les Français franchissent en catastrophe la Berezina le 27 novembre, poursuivis par les troupes russes qui atteignirent Varsovie en février 1813 et entrent dans Paris le 30 mars 1815, faisant d’Alexandre Ier la figure de proue de l’alliance qui a réussi à renverser Napoléon. En 1815, au congrès de Vienne, la plus grande partie du duché de Varsovie est attribuée à la Russie, qui dote alors le royaume de Pologne d’une Charte constitutionnelle.

 

La fin du règne d’Alexandre Ier marque le divorce entre les intentions affichées les premières années et la réalité (faite dans les années 1820 de mesures répressives comme la dissolution des loges maçonniques, le renforcement de la censure, l’épuration des milieux universitaires). Pourtant, ces années sont aussi celles d’un rapprochement intellectuel avec l’Europe occidentale, qui se traduit par l’émergence d’une jeune génération nobiliaire et militaire acquise aux idées libérales. Considérant la Russie comme un État despotique à la bureaucratie compliquée et corrompue, peu concerné par la situation des masses opprimées, ces intellectuels se font à former des sociétés politiques secrètes, mettant ainsi en branle le lent processus révolutionnaire.

 

Lorsqu’Alexandre Ier meurt — sans descendance — en 1825, le trône revient à son jeune frère, Nicolas Ier. Prenant avantage des hésitations qui se produisent lors de la succession, un groupe de jeunes officiers organise le complot des décabristes pour essayer d’instaurer une monarchie constitutionnelle. Nicolas Ier écrase rapidement la révolte et prend de nouvelles mesures réactionnaires qui ont pour effet d’accroître le mécontentement général, comme l’institution d’une police secrète ou le renforcement de la censure sur toutes les publications et les programmes scolaires.

 

Après les révolutions de 1848 qui se produisent dans toute l’Europe, Nicolas Ier se lance dans une campagne vigoureuse contre les idées libérales : les chaires universitaires d’histoire et de philosophie, potentiellement dangereuses, sont abolies et le nombre d’étudiants limité à 300 dans chaque université. De nombreux écrivains sont arrêtés, dont certains, comme Fedor Dostoïevski, qui participe au cercle politique de Petrachevski, sont exilés et condamnés aux travaux forcés.

 

Nicolas Ier s’intéresse également à l’expansion de son empire. Ses activités s’exercent dans trois directions : le sud-ouest, vers la Méditerranée, avec des interventions dans les provinces balkaniques de l’Empire ottoman ; le sud, vers le Caucase et l’Asie centrale ; l’est, en direction de l’océan Pacifique. Une guerre avec la Perse (voir Iran) éclate en 1826 et s’achève deux ans plus tard par l’annexion d’une partie de l’Arménie, dont la ville stratégique d’Erevan. À la même époque, le tsar épouse la cause des révolutionnaires grecs et une flotte russe se joint aux vaisseaux britanniques et français qui détruisent la flotte turque à la bataille de Navarin, le 20 octobre 1827. L’Empire ottoman est défait lors de la guerre russo-turque de 1828-1829 qui s’ensuit et à l’issue de laquelle le traité d’Andrinople (14 septembre 1829) donne à la Russie la suzeraineté sur les peuples du Caucase, et à l’empereur un protectorat et un droit d’intervention sur la Moldavie et la Valachie. Enfin, l’indépendance de la Grèce, acquise en 1830, est d’emblée garantie par la France, la Grande-Bretagne et la Russie.

 

À la fin de la même année, une importante révolte contre l’autorité russe éclate en Pologne. Le 25 janvier 1831, une Diète polonaise dépose le tsar et met en place un gouvernement provisoire. L’armée russe oblige les rebelles à capituler à Varsovie en septembre et une vague terrible de répression s’abat sur la Pologne jusqu’en 1833 : les universités sont fermées, de nombreux intellectuels sont déportés et le nouveau statut donné à la Pologne en 1832 lui fait perdre toute autonomie et en fait une part intégrante de la Russie.

 

L’accroissement de la puissance russe dans les Balkans et au Moyen-Orient est bientôt considéré comme une menace par les autres puissances européennes, surtout lorsque les forces russes font leur apparition dans les détroits des Dardanelles et du Bosphore, conformément à un accord secret conclu avec l’Empire ottoman en 1833. La Grande-Bretagne, la France, la Prusse et l’Autriche font bloc pour contrer les projets russes de s’emparer de Constantinople. Lorsque Nicolas Ier envahit les principautés danubiennes en 1853 (voir Roumanie), l’Empire ottoman lui déclare la guerre. Dans la guerre de Crimée (1854-1856) qui s’ensuit, la Russie doit faire face à la coalition des armées britannique, française, sarde et turque et subit une défaite totale.

 

Nicolas Ier meurt en 1855 et la paix est conclue l’année suivante par son fils, Alexandre II, au traité de Paris. La Russie est obligée d’abandonner Kars, dans le Caucase, et une partie de la Bessarabie ; le protectorat russe sur les principautés danubiennes est aboli (voir Roumanie). Cet échec au sud-ouest n’empêche pas l’avancée russe vers l’océan Pacifique et le golfe Arabo-Persique. En 1850, un établissement russe a été installé sur l’estuaire de l’Amour et la partie nord de l’île de Sakhaline est occupée en 1855. Trois ans plus tard, toute la vallée de l’Amour et la côte au sud de la ville de Vladivostok (fondée en 1860) sont annexées. En Asie centrale, avec l’annexion de Tachkent (1865), Samarkand, Kokand, Boukhara (1868) et Khiva (1873), l’empire s’avance presque jusqu’à la frontière de l’Inde.

 

En politique intérieure, le règne d’Alexandre II est une ère de réformes, nécessaires après la débâcle de la guerre de Crimée. Dans les campagnes, on comptabilise en moyenne 80 révoltes annuelles depuis le début de son règne et une amélioration du statut des paysans devient inévitable. C’est ainsi qu’en 1861, s’appliquant à la moitié de la population rurale, un « statut des paysans libérés du servage » est décrété, libérant près de 20 millions de serfs des domaines privés. Une réforme du gouvernement local devient nécessaire, et les zemstvos ou assemblées de district sont créées en 1864 pour régler les problèmes locaux tels que l’éducation, la santé publique ou les problèmes de transports. Le système judiciaire est réformé, instituant l’égalité de tous devant la loi, le jugement par un jury pour les délits criminels, et garantissant l’indépendance des juges.

 

Le tsar refuse cependant d’accorder une Constitution ou de mettre en place une assemblée représentative. Les mouvements révolutionnaires, globalement rassemblés sous l’appellation de « nihilistes », prennent de l’importance, adoptent des programmes et des politiques de plus en plus précis. Les narodniki, adhérents du premier mouvement social-révolutionnaire de Russie, travaillent au soulèvement des paysans dans le but de renverser le tsarisme et d’instaurer un communisme agraire ; dans le même courant populiste apparaissent Zemlia i Volia (« Terre et Volonté ») puis, après la scission de 1879, Narodnaïa Volia (« la Volonté du peuple »), dont les membres prônent des méthodes plus radicales, n’hésitant pas à entreprendre des actions terroristes, alors que le groupe Partage noir poursuit la propagande au sein du peuple.

 

Les activistes révolutionnaires sont également nombreux en Pologne et préparent depuis l’avènement du tsar une deuxième révolte massive contre la Russie, qui éclate en 1863. Violemment réprimée, elle fait perdre à la Pologne les derniers vestiges de son autonomie et donne lieu à une politique de russification encore intensifiée. En Russie, malgré la sévérité de la répression, les revendications sociales s’expriment désormais au grand jour : en 1870, la première grande grève ouvrière du pays éclate à Saint-Pétersbourg, à la Filature de coton de la Neva, tandis que la même année une section russe de la Ire Internationale est formée à Genève, événement qui ne reste pas sans répercussion.

 

En 1871, la chute en France de Napoléon III, principal adversaire de l’intervention russe dans les Balkans, permet à la Russie d’étendre sa sphère d’influence dans la région. Lorsque la Serbie et le Monténégro se révoltent contre l’Empire ottoman en 1876, la Russie intervient en leur faveur. Alexandre II sort vainqueur de la guerre russo-turque de 1877-1878 et obtient d’importantes concessions lors du traité de San Stefano (mars 1878), dont la création d’une Grande Bulgarie, autonome au sein de l’Empire ottoman mais en fait directement contrôlée par la Russie, ce qui augmente la mainmise russe sur les détroits. Inquiètes de cette situation, les grandes puissances européennes réunies en conférence à Berlin en juillet 1878 refusent de reconnaître la plupart des dispositions du traité de San Stefano (voir Berlin, congrès de).

 

Alexandre II, victime à plusieurs reprises de tentatives d’assassinat, périt le 13 mars 1881 dans l’attentat qu’organisent les membres de Narodnaïa Volia. Son fils, Alexandre III, lui succède et, entouré de ministres conservateurs, institue une censure rigide et une surveillance policière des activités intellectuelles grâce à la création de l’Okhrana, une nouvelle police secrète. Dès août 1881, une loi, qui va rester en vigueur jusqu’en 1917, permet d’imposer l’état de siège.

 

Les lois de censure amènent, à partir de 1882, à la disparition progressive de la plupart des périodiques de tendance libérale, tandis que le nouveau statut des universités, mis en place en 1884, supprime l’autonomie des établissements et limite l’accès des femmes à l’enseignement supérieur.

 

Dans le même temps, des programmes de russification sont imposés aux nombreuses minorités ethniques de l’empire, particulièrement en Pologne. Les premières grandes vagues de pogroms contre les juifs éclatent, notamment en Ukraine, durant l’été 1881. La communauté juive est progressivement marginalisée : en 1882, un nouveau statut des juifs est promulgué, leur interdisant la possession de terres et limitant leur droit de résidence ; en 1887, un numerus clausus restreint l’accès à l’université des étudiants juifs ; en 1892, les juifs perdent leurs droits d’électeurs aux doumas.

 

Par ailleurs, les attributions des zemstvos sont fortement réduites par l’institution, dans les districts de campagne, d’un chef rural qui détient les pouvoirs administratifs et judiciaires (1889), et une loi électorale modifie la représentativité des assemblées au profit des nobles (1890).

 

Cependant, dans les années 1890, après s’être formés à l’étranger, les premiers cercles marxistes se constituèrent dans la clandestinité en Russie ; déjà le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels avait été traduit en russe en 1882. Le programme d’industrialisation intense lancé à partir de 1892 par le ministre des Finances, Sergueï Witte, provoque une forte augmentation du nombre d’ouvriers, public tout trouvé pour les leaders révolutionnaires.

 

Sur le plan extérieur, la Russie cherche de nouveaux partenaires après que l’Alliance des trois empereurs, conclue en 1873 par Alexandre II avec Guillaume II (Allemagne) et François-Joseph (Autriche-Hongrie), n’est plus renouvelée après l887 pour cause de désaccord entre la Russie et l’Autriche-Hongrie dans les Balkans. Sous l’impulsion du ministre des Affaires étrangères de Giers s’opère un rapprochement avec la France. La visite de la flotte française à Kronstadt en 1891 est suivie d’accords politiques et militaires ; en 1893, la flotte russe vient à Toulon. L’alliance franco-russe est scellée, elle s’accompagne d’investissements de capitaux français en Russie et d’emprunts russes sur le marché financier français destinés à accélérer la modernisation de l’empire.

 

Nicolas II, fils aîné d’Alexandre III, accède au trône en 1894 après la mort de son père, et poursuit la même politique. La Russie offre alors le visage contrasté d’un pays entre progrès et inertie. Au tournant du siècle, les indicateurs économiques sont à la hausse : la Russie est la 5e puissance industrielle mondiale, le 2e producteur mondial de pétrole, la balance commerciale du pays est excédentaire, le Transsibérien en passe d’être achevé (1902), la croissance démographique forte et les grandes villes en pleine expansion.

 

Cependant, avec 85 p. 100 de sa population en milieu rural, le pays demeure essentiellement agricole ; la communauté villageoise, le mir, propriétaire collectivement de la terre et de son exploitation, domine dans les campagnes, appliquant des méthodes archaïques et ne laissant guère de place à l’initiative individuelle. De même, si la croissance industrielle est incontestable, elle est très inégale et laisse à l’écart des pans entiers de l’empire. En outre, la majorité des secteurs les plus modernes dépend des capitaux étrangers. Enfin, si une petite classe de propriétaires terriens fortunés, les koulaks, a pu émerger en milieu rural comme une bourgeoisie aisée l’a fait en milieu urbain, la société russe demeure figée, dominée par un souverain autocrate s’appuyant sur une Église dont il est le chef, une armée la plus nombreuse d’Europe, une noblesse attachée à ses privilèges, une bureaucratie et une police omniprésentes.

 

Dans le même temps, les oppositions à l’autocratie se renforcent. Au niveau social, les soulèvements paysans et les grèves ouvrières se multiplient. Au niveau politique, les libéraux, partisans d’une monarchie constitutionnelle, qui trouvent un public dans les classes sociales nouvellement apparues, bourgeoisie et classes moyennes, se font plus puissants, tandis que l’opposition socialiste, elle aussi face à un nouveau public, mais souvent en exil et divisée en de nombreux courants, se renforce autour de leaders comme Lénine.

 

Dans ce climat, Nicolas II s’avère être un monarque faible, facilement dominé par son entourage. Sa femme, Alexandra, née Alice de Hesse, fille du grand-duc de Hesse-Darmstadt Louis IV, lui donne quatre filles et un fils, Alexis, qui souffrait d’hémophilie. Dans leurs vaines tentatives pour trouver un traitement, les monarques sont la proie de charlatans et de fanatiques religieux, parmi lesquels Raspoutine, qui prend à partir de 1905 un véritable ascendant sur la famille impériale, contribuant à la discréditer.

 

En politique extérieure, les intérêts russes en Mandchourie se heurtent de plus en plus à ceux de l’Empire japonais en pleine expansion, et les frictions aboutissent à une attaque-surprise de la flotte japonaise à Port-Arthur les 8 et 9 février 1904 (voir Russo-japonaise, guerre). Sûr de son armée et de la puissance de son empire, Nicolas II ne redoute pas cette guerre dont il pense même tirer parti pour mater les oppositions intérieures. Néanmoins, dans le souci de s’assurer le soutien populaire, il autorise le zemstvo à se réunir à Saint-Pétersbourg en novembre 1904.

 

Les demandes de réformes formulées par l’assemblée restent sans écho auprès du gouvernement mais elles sont reprises par les groupes de l’opposition. Les syndicats appellent à une grande manifestation et, le 22 janvier 1905, des dizaines de milliers de personnes se dirigent pacifiquement vers le palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg, la résidence du tsar, pour présenter leurs revendications. L’armée ouvre le feu, tuant et blessant des milliers de manifestants. À la suite de ce « Dimanche rouge », des grèves et des émeutes éclatent dans toutes les régions industrialisées de Russie.

 

Ces événements, combinés aux désastres de la guerre au cours de laquelle la flotte russe est anéantie, amènent le gouvernement à faire des concessions. En octobre, le tsar publie un manifeste rédigé par Witte garantissant les libertés civiques et annonce la convocation d’une Douma législative élue.

 

Cependant, la vague révolutionnaire ne s’arrête pas pour autant. Des soldats et des marins, dont ceux du cuirassé Potemkine (juin-juillet) à Odessa et de la flotte de Kronstadt (octobre), se mutinent (voir Potemkine, mutinerie du) et une grève générale, accompagnée d’un soulèvement nationaliste paralyse le pays en octobre-novembre. Des soviets ouvriers (conseils) sont formés à Saint-Pétersbourg (26 octobre) et à Moscou (5 décembre) pour poursuivre le mouvement et renverser le tsar dont l’armée a subi une défaite totale face au Japon. Des leaders de l’opposition, comme Lénine en novembre, rentrent d’exil. Le gouvernement lance l’armée contre les révolutionnaires. L’arrestation des membres du soviet de Saint-Pétersbourg, le 16 décembre, provoque, à l’appel du soviet de Moscou dominé par les bolcheviks, une insurrection des ouvriers de la ville qui est écrasée par les contingents de l’armée revenus du front d’Extrême-Orient. Dès le début de 1906, le gouvernement a repris la situation en main.

 

Le 6 mai 1906, à la veille de la réunion de la première Douma, le gouvernement publie les Lois fondamentales, ensemble de mesures qui préservent les pouvoirs autocratiques du tsar et restreignent les pouvoirs de la future Douma devant laquelle les ministres ne seront pas responsables.

 

La Douma, qui se réunit le 10 mai, est dominée par les forces d’opposition : le parti KD (constitutionnel-démocrate), créé peu de temps auparavant par les libéraux, et l’aile modérée des SR (socialistes-révolutionnaires). L’assemblée, qui exige des réformes vigoureuses, est dissoute au bout de deux mois.

 

Une deuxième Douma, qui enregistre un recul des KD au profit des oppositions de gauche et de droite, se réunit en mars 1907, mais est à son tour dissoute en juin, dans un climat de recrudescence des attentats terroristes.

 

Une nouvelle loi électorale est alors promulguée. Véritable régression, elle favorise la noblesse terrienne, faisant de 1 p. 100 de la population 64 p. 100 de l’électorat. Une troisième Douma est élue en novembre 1907, puis une quatrième en novembre 1912, consacrant le renforcement des conservateurs et marginalisant l’opposition d’un point de vue institutionnel.

 

Pendant ce temps, Stolypine, Premier ministre depuis juillet 1906, entreprend de moderniser l’agriculture. Les différentes mesures prises en 1906-1907, autorisant notamment les paysans à sortir du mir et à partager les terres communautaires, visent à encourager la formation d’une classe de petits propriétaires terriens : le nombre de propriétés privées passe ainsi de 2,8 millions en 1905 à 5,5 millions en 1914. Mais le ministre réformateur est assassiné en septembre 1911, laissant une œuvre inachevée.

 

« Protectrice des Serbes », la Russie se trouve entraînée dans la Première Guerre mondiale après la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie qui suit l’assassinat de l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin 1914. La quatrième Douma, alors en session, se rallie globalement à l’Union sacrée.

 

Dès le début de la guerre, l’armée russe, encore désorganisée par la guerre russo-japonaise, subit de graves revers, notamment en Prusse orientale où elle est totalement écrasée à Tannenberg (août 1914). La situation s’aggrave en 1915 et la guerre, supposée être brève, commence à faire ressentir ses effets dans l’empire. Sur le front, les difficultés d’approvisionnement et la mauvaise logistique jointes à l’incurie des chefs militaires encouragent les désertions massives.

 

La guerre devient franchement impopulaire : l’empereur, qui décide de prendre en personne le commandement des armées, arrive sur le front en septembre 1915, accentuant l’impression générale de vacance du pouvoir. L’impératrice Alexandra, guère populaire du fait de ses origines allemandes, est sous l’emprise complète de Raspoutine, qui devient le personnage le plus influent de l’empire, contrôlant jusqu’aux décisions militaires. Sa conduite provoque tant de haine qu’un groupe d’aristocrates, conduit par le prince Ioussoupov et le grand-duc Dimitri, l’assassine en décembre 1916.

 

De violentes manifestations, liées au manque de charbon et de pain, éclatent à Moscou en février 1917 et les soldats envoyés pour tirer sur les émeutiers se joignent à eux.

 

À Saint-Pétersbourg, rebaptisée, depuis le début de la guerre, Petrograd en raison de la consonance germanique de son nom, les ouvriers se mettent en grève, paralysant complètement la ville, bientôt rejoints par les soldats mutins. Cette « révolution de février » marque la fin de l’Empire russe : un gouvernement provisoire mis en place quelques jours auparavant par la Douma contraint Nicolas II et son fils à abdiquer le 15 mars 1917. Moins d’une semaine plus tard, la famille impériale est arrêtée.

 

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Ce document révèle un certain nombre de mécanismes psycho-historiques de la Russie

Le premier est la nécessité d’un Etat autoritaire.

Nous avons en effet vu avec quelle facilité les tribus et principautés Rouss se déchirèrent. Cette tendance à  se diviser se retrouve dans l’histoire des mouvements révolutionnaire (d’où certainement le « centralisme démocratique » léniniste)

Le second enseignement est que toutes les républiques actuelles (Ukraine,  Biélorussie,  etc)) font partie de la même branche linguistique et on été dans l’empire comme dans l’URSS, il est donc logique que la Russie veuille reconstituer l’union détruite

Le troisième enseignement est double : l’empire russe et les formes d’organisations  qui lui succédèrent n’est pas un Etat national mais à l’image de l’empire byzantin, dont il se veut le successeur, un empire multinationale, multiethnique  et multi religieux. Ce statut n’est connu que de la Chine, de l’Iran et de l’Inde, d’où l’importance de la force armée pour maintenir la cohésion. Seule l’Inde est démocratique, mais aucune démocratie occidentale n’est un empire à ce point hétéroclite, ce qui devrait les dispenser de donner des leçons de démocratie.

Le second enseignement de ce point est que l’empire russe n’est ni occidental no oriental mais les deux  à la fois, ce qui devrait rabaisser l’UE à s’immiscer dans les affaires impériales russes.

Sa modalité religieuse –est orthodoxe donc orientale, les premiers ennemis, et terres conquises étaient musulmanes, ce qui explique la violence d la répressions des insoumis musulmans (lire ou voir « Michel Strogoff » » de Dumas))

Il a aussi fallu se battre contre l’occident polonais, suédois et teutonique, ce qui explique cette crainte d’encerclement

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