ACTE V
Michel :
Abel et Caïn, la cour vous remercie.
Abraham et Jared, veuillez venir. Jared, peu d’humains te connaissent, peux-tu te présenter brièvement ?
Jared :
Mon histoire est inscrite dans le livre d’Ether qui fait partie du livre de Mormon. J’ai vécu du temps de l'érection et de la destruction de la tour de Babel. Je ne voulais pas y participer et avec ceux qui m’entouraient et partageaient mes convictions, je suis parti en Amérique fonder une nation qui obéirait aux principes divins.
Satan :
Jared, peux-tu nous décrire les principes sur lesquels étaient basés la société humaine ainsi que les motifs pour lesquels les hommes voulaient construire la fameuse tour ?
Jared :
Nous formions une société extrêmement soudée sous la direction du troisième descendant de Nimerod, roi fondateur de notre cité.
En ce temps-là, la quasi totalité des humains habitait en son sein, tout était organisé pour qu’aucun membre de la cité ne soit dans le besoin si peu que ce soit. Nous avions instauré la gratuité des aliments de base. Chaque nouveau couple recevait gratuitement une maison, deux chaises, une table, armoire, de la vaisselle, bref tout ce qu’il faut pour commencer une vie sans souci.
Le revers de la médaille, c’est que les humains qui n’avaient pas choisi de se soumettre à Nimerode ou à ses descendants et voulaient vivre hors de la cité n’avaient droit à aucune solidarité lors des années de disette ou de sécheresse, si un des babéliens en rencontrait lors de sa promenade dans la campagne, il devait tuer le nomade ou le ramener à Babel ; là le nomade avait le choix entre s’aliéner à l'harmonie sociale universelle ou être torturé jusqu'à ce que mort s’en suive sur les places publiques (les babéliens adoraient ces spectacles et il n’était pas rare de voir de simples citoyens torturer les captifs par simple jeu) .
Il faut dire que l'harmonie sociale avait un prix pour la population babélienne : les travaux intellectuels, artistiques, ainsi que la spiritualité étaient sous un étroit contrôle du pouvoir royal. La critique politique était strictement interdite en public, les doléances devaient êtres soumises au roi, dans une attitude d’humilité absolue. Sur le sujet artistique aucune innovation importante n’était tolérée ; ceci dans la perspective d’étouffer dans l’œuf toute éclosion de personnalité trop marquée. Au niveau religieux le monothéisme était strict, mais tous les attributs de miséricorde et d’amour de Dieu avaient été abolis ; le roi nous disait : « vous êtes les esclaves de Dieu, et je suis le premier d’entre vous » tant avait été forte l'impression faite par le déluge qui datait de moins de deux siècles. La liberté individuelle était des plus restreintes, et la créativité n’était encouragée que pour les tortures parce que c’était une preuve de civisme de maintenir le plus longtemps les personnes en vie tout en leur infligeant les plus terribles souffrances pour les punir d’être libres et par là d’introduire le désordre et la possibilité du péché.
L'érection de la tour répondait à un double objectif : être plus à l'aise pour prévoir la météorologie et pour voir plus loin dans la campagne les hommes libres afin de les exterminer plus rapidement.
Ces deux mesures sans lien apparent en avaient pourtant un : la construction d’une société totalitaire, close sur elle-même, prévoyant jusqu’au temps, afin de prévoir les activités des citoyens pour les empêcher de penser, donc de pécher.
Marx :
Hélas, cette civilisation ressemble à l'union soviétique et à toutes celles qui se sont inspirées de mes écrits !
Pourtant, tu le sais Dieu, je n’ai pas voulu attenter à la liberté humaine. Une fatalité ou une malédiction pèsent-elles sur les idéaux communistes ?
Dieu :
Ni l'un ni l'autre, seulement les communistes n’ont pas encore trouvé le bon dosage entre la nécessaire et inconditionnelle solidarité pour la prise en charge des besoins vitaux de l'homme, et la non moins nécessaire liberté morale, intellectuelle et spirituelle humaine.
Satan :
Je crois rêver ! Il est évident que je rêve ! Marx, pour qui tout dans le monde n’était que matériel, condamne une fois mort les principes fondamentaux de sa philosophie politique au nom d’une idée bourgeoise : la liberté.
Mais il faut savoir ce que l'on veut en politique, faire cesser les maux économiques, quitte à sacrifier la liberté, ou adorer la liberté et s’accommoder des injustices économiques; il est significatif que les étudiants chinois aient érigé en 1989 une « déesse de la liberté » tant était grand leur aveuglement politique et l'infection idéologique qu’avaient réussi à exporter les démocraties occidentales.
Dis-moi Vladimir Oulianov Lénine, pensais-tu être un bon marxiste ?
Lénine :
Oui ! J’ai toujours cru que les écrits de Marx sur la liberté n’étaient pas consubstantiels à sa pensée et qu’ils étaient des armes circonstancielles destinées à combattre le pouvoir bourgeois.
Parce qu’en définitive, cette fameuse liberté n’est que le socle de toutes les indisciplines et incivilités. La liberté est, somme toute, l'ennemie de toute politique rationnelle.
Satan :
Et maintenant Dieu, explique-nous au nom de quoi tu as détruit cette société ?
Dieu :
La raison est toujours la même : la liberté.
Certes la société babélienne frôlait la perfection, mais comme l'a dit Jared le prix en était la perte de la liberté dans tous les domaines sauf dans celui du mal. En outre les tortures infligées aux derniers hommes libres m’étaient insupportables. ...
Lénine :
Combien étaient-ils tes protégés ; quelques centaines, tout au plus quelques milliers ? Cela ne compte pas au regard des centaines de milliers qui vivaient dans l'absence de problèmes économiques. Ta maudite liberté aurait été octroyée avec précaution dans une société matériellement parfaite. Mais non, tu as tout détruit comme un enfant capricieux qui donne un grand coup de pied dans la fourmilière pour la désorganiser et voir comment elle se recomposera !
Hé bien regarde l'état de la fourmilière, il y a trois ou quatre milliards d’exploités totaux et un milliard d’exploiteurs, qui eux-mêmes se divisent en exploités exploiteurs ! Et toi tu détruis une société presque idéale au nom de la liberté !
Tu es un doctrinaire de la liberté, un maniaque !
Michel :
Lénine, respecte Dieu !
Dieu :
Lénine, Lénine, calme-toi. Tu vas comprendre : je sais qu’aujourd’hui énormément d’humains souffrent et souvent meurent de la mauvaise organisation économique, et crois-moi je souffre avec eux.
Lénine :
Ils t’en remercient ! Ah ça vraiment, ça leur fait une belle jambe !
Dieu :
Mais du moins ont-ils des sentiments et en sont-ils riches.
Du temps de Babel, il n’y avait ni amour ni haine ; on se mariait pour satisfaire aux besoins sexuels selon ses goûts esthétiques, on divorçait si on ne tirait pas suffisamment de plaisir l'un de l'autre. La gratitude envers autrui et envers moi était inconnue puisque tous ce qu’ils avaient leur était dû par l'Etat babélien. Les relations sociales étaient à leur plus bas niveau par crainte de la police politique (en fait elle se limitait aux séances de tortures collectives, qui relevaient de la catharsis). Les oeuvres de l'esprit étaient d’une banalité affligeante !
Aujourd’hui les humains peuvent donner et remercier, aimer et haïr, en faire des oeuvres littéraires ou philosophiques. La vie est bien plus dense et significative qu’aux temps babéliens.
Je vais te faire une confidence mon cher Vladimir, s’il n’y avait pas eu ces quelques hommes libres j’aurais admis m’être trompé, à savoir que la liberté n’est pas indéfectiblement attachée aux coeurs des hommes et j’aurais laissé se développer l'expérience babélienne jusqu'à son terme.
Lénine :
Ah oui vraiment, je te remercie d’avoir mis dans le coeur de mon frère les sentiments, et spécialement la haine de l'injustice et de l’oppression, et je te remercie d’avoir mis dans le cœur du Tsar la haine de la révolution, ce qui l'a conduit à refuser sa grâce à mon frère.
Dieu :
Tu ne refuses pas les sentiments mais le mauvais usage que l'homme peut en faire. Dans ce cas la haine était justifiée mais mal employée. Ton frère aurait dû méditer cette phrase que j’ai inspiré dans mon premier livre : « fais le bien et éloignes-toi du mal ».
Le cœur de l'homme n’appartient qu’à l'homme ; il y a peu de temps que je me suis dessaisi du droit de l'influencer objectivement.
Lénine :
C’est injuste et immoral !
Satan :
Je suis tout à fait d’accord avec toi, on ne change pas de règle de jeu en pleine partie.