ACTE VII

Publié le par michel baran

Satan :
Donc Abraham, tu n’as pas eu besoin d’une révélation divine quant à l'unité de Dieu ; mais je suppose que tu en as eu une en ce qui concerne ta mise en marche vers la terre promise. Peux-tu nous dire de quelle nature elle était ?

Abraham :
En ce qui concerne l'unité de Dieu je crois effectivement que n’importe quel homme doué de la faculté d’abstraction pouvait arriver à cette conclusion. Il suffisait d’observer que l'homme a plusieurs qualités simultanément ou alternativement pour juger combien il est ridicule d’enfermer un dieu ou une déesse dans une fonction (dieu de la chasse, déesse de la fertilité, etc). De même il suffisait d’observer la cohésion du monde pour comprendre qu’elle n’aurait jamais  été possible s’il y avait eu plusieurs créateurs. Or si un dieu est assez puissant pour créer l'univers et tout ce qu’il contient, qu’avons-nous à faire avec les dieux subalternes qui dépendent de lui ? Autant avoir affaire au Dieu suprême ! Malheureusement aucun de mes frères ou soeurs n’a pu faire ce raisonnement ; il faudra attendre Léa et Rachel pour relever l'honneur de ma famille paternelle.

Dieu m’a poussé hors de chez moi par l'envie, ou plus exactement par le besoin de rompre avec le conformisme et la médiocrité.

Satan :
Tu veux dire que tu n’as pas entendu une voix objectivement audible ?

J’aimerais que tu décrives les différentes façons dont tu as cru  que Dieu te parlait.

Abraham :
Je n’ai pas cru, Dieu m’a bel et bien parlé.

Satan :
Si tu veux !

Dieu :
Je parle à tous ceux qui, délibérant en eux-mêmes croient sincèrement m’entendre et font tout ce que leur conscience leur prescrit.

Satan :
Je t’interrogerai tout à l'heure sur les moyens que tu emploies pour rentrer en communication avec l'homme.

En attendant, Abraham, veux-tu bien répondre ?
Abraham :
Eh bien, ainsi que je l'ai dit il y avait l'intime conviction, mais aussi les rêves, nocturnes comme éveillés, les hallucinations auditives.

Lorsque Dieu m’a donné Israël j’ai ressenti une certitude intérieure, le pays était trop beau  pour que Dieu ne me le destine pas.

Lorsque j’ai demandé grâce pour Sodome et Gomorrhe c’était un dialogue intérieur, et pour le sacrifice d’Isaac c’était une hallucination auditive que moi seul entendais.

Satan :
Dieu, emploies-tu d’autres moyens pour communiquer avec les hommes, et comment les emploies-tu ?

Dieu :
Oui, j’emploie des moyens que je peux définir comme laïcs : j’inspire des idées, raisonnements, actes. Les hommes me répondent en exécutant leurs intuitions, ainsi le plus athée des hommes fait sans le savoir ma volonté. Ils me répondent en écrivant des livres où ils exposent leur amour, doute, révolte et espoir.

Je peux agir directement sur l'esprit de l'homme parce que leur esprit est de même nature que le mien ; pour être encore plus exact j’ai mis mon esprit dans chaque corps humain tout comme je l'ai fait avec Adam en lui soufflant dans les narines. Leurs personnalités ne diffèrent de la mienne que par les déterminations psychologiques que je leur donne lors de la descente sur terre.

Satan :
Tu viens de faire un aveu de taille : tu manipules l'humanité entière par des moyens que je pourrais qualifier de subliminaux.

Dieu :
Pas du tout ! L'homme est réellement libre, d’une part parce que j’ai annihilé en lui, le temps de son séjour terrestre, les souvenirs relatifs à sa divinité (Platon l'a bien illustré par le « mythe d’Er » dans la « république »), d’autre part parce que l'homme manipule librement ses déterminations et invente toutes les combinaisons possibles et imaginables ; et en troisième lieu je n’interviens que très peu dans la vie humaine.

Il faut que l'homme exerce pleinement sa liberté à son niveau afin de ressentir une petite partie de ma responsabilité que j’ai envers les mondes que j’ai créés et qu’il créera lorsqu’il accédera à la divinité plénière.

Même lorsque je permets des situations insoutenables, je ne les veux en aucun cas.

Satan :
Oh ne soit pas aussi hypocrite que Leibniz dans sa « Théodicée » ! Si quelqu’un ne veut absolument pas qu’une chose arrive, il prend toutes les précautions requises pour que cela n’advienne pas. S’il ne le fait pas c’est qu’il souhaitait inconsciemment que cela se produise. Or tu n’as pas d’inconscient puisque tu te connais parfaitement, donc tout ce que tu veux, tu le veux en pleine connaissance de cause.

Que dirais-tu d’une mère qui laisse son enfant de trois ans jouer avec un fil électrique branché ? Elle ne veut pas qu’il s’électrocute, mais elle ne fait rien pour l’empêcher.

Leibniz :
Je n’étais pas hypocrite ! Je voulais seulement épargner à Dieu la honte du mal que se font mutuellement les hommes.

Si j’avais pris une telle liberté intellectuelle que celle que tu prends, j’aurais été, à n’en pas douter, au mieux excommunié, au pire brûlé.

Spinoza :
C’est certain !

Dieu :
Satan, tu raisonnes en faisant abstraction de tout l'aspect éducatif du mal.

Satan :
Des parents qui fouetteraient leurs enfants pour n’importe quelle transgression, sans leur parler de vive voix (parce qu’en définitive c’est à cela que reviennent les sermons religieux comme laïcs ainsi que les sanctions judiciaires) en leur montrant seulement des listes de règlements, ceci quel que soit leur âge, seraient-ils de bons parents, tu appelles ça une éducation ?

Je voudrais revenir à Abraham. Abraham, lorsque tu avais le sentiment que Dieu te demandait de faire quelque chose, te sentais-tu capable de lui résister ?

Abraham :
Comment résister au maître du monde ?

Satan :
Pourtant tu lui as tenu tête en essayant de sauver Sodome, au fait pourquoi t’es-tu arrêté à dix justes ?

Abraham :
Dieu m’avait fait part de sa volonté de détruire Sodome or je savais que Dieu était miséricordieux mais qu’il voulait qu’on lui demande d’exercer la miséricorde. J’avais l'intuition très nette qu’en me faisant part de son intention il me demandait d’intercéder pour Sodome.

Pourquoi me suis-je arrêté à dix ? Il y avait dix divisions territoriales à Sodome, cela aurait fait un juste par division. Si on anthropologise Dieu, il a dix doigts, chaque doigt peut reposer sur un juste pour le bénir, il n’y a plus de doigt libre pour détruire quoique ce soit. La dernière raison est qu’il y a un quorum de dix hommes pour qu’une assemblée de prière tienne légalement aux yeux de Dieu.

Satan :
Tu aurais sacrifié neuf justes pour une histoire de divisions, de doigts et de quorum.

Abraham :
Ce n’est pas moi qui fais les lois.

Dieu :
Ce sont des traditions humaines avec lesquelles je n’ai rien à voir !

Satan :
Ah, elle est belle votre philosophie de la liberté ! Abraham a une « intuition » de la volonté de Dieu mais n’ose aller au bout de sa logique au nom des lois, cette logique aurait été de demander la grâce même pour un seul juste (car il ne faut pas oublier que, non seulement l'homme est à l'image de Dieu, mais l'esprit de l'homme et celui  de Dieu est le même ; alors, ou bien Dieu est l'être le plus important des mondes et par conséquent la vie de l'homme l'est aussi, ou bien la vie de l'homme est sans importance autre que celle de ses actes, mais alors Dieu redevient une valeur parmi d’autres : l'argent, la gloire, etc.)  . Il faut choisir : ou bien la liberté totale ou bien le respect des lois !

Et Dieu qui reconnaît inspirer les hommes mais qui rejette sur l'homme les traditions perverses qu’il s’est données. Dans quel monde on est ?

Abraham, j’ai encore un problème avec toi : tu as cru que Dieu t’a demandé de sacrifier Isaac.

Abraham :
Je n’ai rien cru, il me l'a réellement demandé par voix orale.

Satan :
Y avait-il quelqu’un avec toi pour l'attester ?

Abraham :
Non mais cela n’a aucune importance parce que tu aurais évoqué la possibilité d’une hallucination auditive collective.

Satan :
C’est vrai. Mais le problème est autre. Crois-tu que la foi soit la plus précieuse chose que l'homme possède ?

Abraham :
Oui je le pense !

Satan :
Lorsque Dieu ordonne quelque chose il n’y a qu’à obéir sans chercher à comprendre ni à l’atténuer ?

Abraham :
Je vois tout à fait où tu veux en venir. Tu veux me faire dire que la foi exclut la raison et inversement, mais ce n’est pas vrai.

La raison doit examiner la conformité des intuitions ou raisonnements en identifiant l'ordre reçu avec d’une part les ordres précédents, pour voir s’ ils n’entrent pas en contradiction, et d’autre part avec la nature de Dieu, parce que d’un dieu bon il ne peut venir que des ordres visant le bien-être de l'homme.

Satan :
J’approuve tout à fait les principes que tu viens d’énumérer, le problème est que tu ne les as pas appliqués lorsque Dieu t’a demandé de lui sacrifier Isaac. Pensais-tu que la vie ne valait pas d’être vécue et qu’il valait mieux pour lui d’accéder à la vie éternelle ?

Abraham :
Tu te trompes Satan, j’ai strictement appliqué mes principes. Je me souvenais de la promesse de Dieu selon laquelle toutes les nations seraient bénies en mon nom, et que ma descendance serait aussi nombreuse que les étoiles du ciel ; aussi me suis-je dit que l'ordre était trop paradoxal pour qu’il n’y ait pas anguille sous roche.

Je pensais soit que Dieu allait ressusciter Isaac, pour montrer son infinie puissance, soit qu’il se raviserait au dernier moment pour montrer sa miséricorde.

Satan :
J’admire ta logique paradoxale ; ah oui vraiment c’est une logique à deux sous. D’une part tu obéis à Dieu en lui prêtant d’autres motifs que ceux clairement exprimés, à savoir recevoir Isaac en sacrifice en gage de ta foi, d’autre part tu obéis en espérant ne pas avoir à aller au bout de ta démarche. Drôle d’obéissance que voilà. Les hommes apprécieront la qualité de ta foi !

Mais dis-moi, n’as-tu jamais pensé que les bénédictions seraient distribuées par Ismaël que tu as honteusement chassé de chez toi avec Agar pour complaire à la jalousie de Sarah ? Tu savais qu’Agar continuait à t’aimer. Dans ce contexte le sacrifice d’Isaac aurait pu être un légitime châtiment ; et rien n’aurait dû te persuader que tu n’aurais pas dû aller au bout de ton acte.
Agar :
Oui, depuis que Sarah, ma maîtresse, m’a offerte à Abraham, et jusqu'à ce qu’il m’ait chassée, je l'ai toujours ardemment aimé, nous ne prenions peut-être plus autant de plaisir l'un avec l'autre qu’aux premiers temps mais j’aimais être en sa présence. Lorsqu’il m’a renvoyée à cause de l'ingratitude de Sarah je l'ai détesté de toute mon âme, et j’aurais aimé lui faire le plus de mal possible, mais ma fierté m’en a empêché (j’ai malheureusement transmis ma haine à Ismaël qui l'a instillé à ses fils). Abraham est le modèle de toutes les trahisons, de toutes les lâchetés amoureuses au nom d’une vie plus confortable. Et je sais qu’en disant cela je suis la porte-parole de tous les trahis, et spécialement de Théophile.

Sarah :
C’est vrai que nous avons été trop durs avec toi, mais il faut dire que tu devenais de plus en plus rebelle, insolente à mon égard. Tu essayais toujours de nous monter, Abraham et moi l'un contre l'autre : la situation devenait réellement intolérable et nous n’avons pas vu d’autre solution que de nous priver de tes services.


Satan :
Dis-moi Abraham, pourquoi toi, un homme de Dieu, donc théoriquement d’amour, n’as-tu pas affranchi Agar pour en faire ta seconde épouse de plein droit ?

Abraham :
Je voudrais revenir à ta première question parce que la seconde en découle.

Je savais que les bénédictions ne pouvaient pas venir d’Ismaël parce qu’il n’était mon fils qu’illégitime. Réfléchis un peu : pourquoi Dieu m’aurait-il donné Isaac s’il avait voulu que les bénédictions passent par Ismaël ?

J’ai bien pensé à épouser Agar, mais j’ai raisonné ainsi : si je l'épouse je crée deux branches légitimes par lesquelles aurait pu naître Israël, en tant que peuple bien sûr, deux Israël c’est naturellement un de trop ! De plus, Dieu m’avait révélé qu’une partie de ceux qui allaient recevoir mes bénédictions allait prétendre être le « nouvel Israël » et qu’une autre partie allait lui contester le droit à sa terre.

Il n’était donc pas utile de mettre en place deux légitimités.


Agar :
Regardez-moi ça ! L’homme dans toute sa splendeur ! Il ne pense, il ne parle que de lui ! Ça ne lui est jamais venu à l'esprit que Dieu n’avait donné un bébé à Sarah que pour lui faire plaisir ; l'homme ne connaît pas la gratuité du geste, il soupçonne toujours et partout des arrière-pensées, du donnant-donnant, il s’inscrit toujours dans une logique politique, jamais dans une logique d’amour.

Sarah :
Ça, c’est bien vrai, Abraham était un fanatique de la bonne action, lorsqu’il a vu au loin Melchisédech il a flairé ce qu’il pouvait en retirer sur le plan spirituel, parce que ce que ne dit pas le livre, c’est que Melchisédech était né durant la dernière année de vie de Noé, il était donc très vieux lorsqu’il s’est arrêté chez nous, et ce que ne dit toujours pas le livre, c’est que la bénédiction d’une personne âgée a plus de valeur que celle d’un jeune parce qu’elle a plus longtemps souffert et que si elle a résisté au mal, elle est plus proche de Dieu et peut plus facilement l’engager.

Il n’a même pas protesté lorsque Dieu a demandé le sacrifice d’Isaac ; tout autre père aurait proposé sa vie contre celle de son fils, lui, rien !

Abraham :
Non mais pour qui tu veux me faire passer Sarah ? En réalité  tu ne m’as jamais pardonné mon geste envers Isaac, tu veux me faire passer pour l'ancêtre des fanatiques !

Satan :
Tu reconnais donc que ton attitude était plus qu’équivoque ?

Abraham :
Non ! J’en appelle à Dieu !

Michel :
Papa, peux-tu éclairer le tribunal !

Dieu :
Celui qui croit en moi a la vie éternelle parce que personne ne peut le déstabiliser psychologiquement, il trouvera toujours une bonne raison pour faire en mon nom ce qu’il a fait.

Tu as raison Satan, rien ne ressemble plus au fanatisme que la foi ; pourtant Abraham a agi non par fanatisme mais par la foi parce qu’il adorait Isaac et qu’il était prêt à me le sacrifier. L'authentique foi n’impose rien à autrui en mon nom, ce qu’elle s’impose en mon nom, elle se l'impose par amour de moi, comme ne pas voler, tuer, etc.

Satan :
j’ai une dernière question pour Abraham : les théologiens chrétiens ont prétendu que le sacrifice d’Isaac préfigurait celui de Jésus ;  avais-tu conscience d’accomplir un acte prophétique ?

Abraham :
Pas du tout ! Les Cananéens sacrifiaient leurs premiers-nés par le feu à Moloch, et ils aimaient leurs premiers-nés comme n’importe quel autre peuple, rien, absolument rien n’autorisait les théologiens chrétiens à ajouter une dimension supplémentaire à mon acte.

Il y a bien d’autres passages dans le premier livre qui pouvaient s’appliquer à Jésus, et de façon bien plus frappante.

Satan :
Merci Abraham ! 

Un problème très intéressant vient d’être soulevé : celui de l’utilisation des textes prophétiques, ou non, dans la fondation d’une nouvelle religion : c’est pourquoi j’appelle à la barre Jésus et Mahomet.

Michel :
Veuillez venir !


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Publié dans REFLEXION

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