ACTE VIII

Publié le par michel baran

Satan :
Vous avez cru devoir ou pouvoir utiliser les textes anciens pour fonder vos nouvelles religions ; n’aviez-vous pas suffisamment confiance en vous pour fonder vos religions à partir de rien d’autre que de votre subjectivité ?

Jésus :
Le fondateur d’une religion ne peut pas faire l'économie de l'histoire de la conscience religieuse propre au peuple dans lequel il naît.

Mahomet :
Qu’il doive l'accomplir ou lutter contre sa propre religion, elle laisse des traces indélébiles étrangères à la pensée du fondateur. Il doit en outre tenir compte des influences étrangères à sa propre religion.

Jésus :
Ce que dit Mahomet est très important. J’avais conçu à l'origine mon enseignement comme un enseignement visant à la libération de l'homme des contraintes rituelles ainsi que de la conscience malheureuse du péché ; ce n’est pas en vain qu’on m’a traité d’ami des publicains et que j’ai pardonné à la femme adultère !

Malheureusement j’ai dû faire des concessions à la conscience culpabilisatrice des hommes en laissant entendre que j’étais le seul moyen d’être pardonné, ce que Paul a outrageusement exploité !

Mahomet :
J’avais les coudées un peu plus franches puisque mon peuple n’était assujetti à aucun livre saint ; mais je dois reconnaître que l'histoire du christianisme m’a beaucoup influencé.

Ainsi ai-je renoncé à la belle idée selon laquelle Dieu est le père de tous les hommes parce que les chrétiens ont érigé des saints qui ne sont rien d’autre que des sous-dieux exaltés en raison d’une vertu particulière posée à son extrême. Or il est évident que la filiation divine rendait implicitement possible ce dérapage, et comme mon peuple sortait tout juste du polythéisme, il n’était pas utile que je le tente !

Satan :
Vous vous êtes servis tous les deux de textes de vos devanciers qui n’avaient rien à voir avec vous : toi Jésus tu t’es servi d’un texte qui annonçait un prophète plus grand que Moïse, et toi Mahomet tu prétendais être le paraclet prophétisé par Jésus.

En aviez-vous le droit ?

Jésus :
En fait il y a deux façons d’écrire l'histoire ou, c’est la même chose, de faire la volonté de papa : soit on attend qu’elle se réalise, soit on essaye de la faire venir. Aucun homme, s’il est sensé, ne veut être prophète ou messie, pourtant les textes sont là avec leurs parts de lumière et d’ombre. C’est à l'homme d’adapter la fonction à l'homme.

Mais le meilleur moyen d’être un bon prophète, c’est de ne pas se prendre pour tel ; regarde-moi, Satan, je n’ai pas voulu fonder une religion, je voulais seulement être un bon rabbi, comme Hillel, et papa en a décidé autrement ! Regarde Hertzel, il ne voulait être qu’un journaliste et un chef sioniste ; et il est devenu prophète, même s’il n’en a pas le titre.

Mahomet :
Je ne suis pas d’accord, chaque texte prophétique est écrit par Dieu pour un homme bien précis, il peut arriver qu’il soit de moindre qualité  que ce que Dieu aurait voulu qu’il soit en le créant, mais en  ce cas Dieu a tous les moyens pour le contraindre à être à la hauteur de ses exigences. Il n’est qu’à voir ce qu’a fait Dieu pour contraindre Jonas à aller à Ninive, ou comment il a puni David pour avoir provoqué la mort d’Uri le mari de Betsébaa.

De toute façon la vie de l'homme est écrite dans le livre divin, il n’y peut rien changer.

Jésus :
Je ne suis pas d’accord avec toi, tu le sais bien,  et papa a donné son point de vue au début du procès ; nous sommes ici pour parler de la prophétie.

Satan :
Justement, selon vous à  quoi sert-elle, et n’est-elle pas un obstacle à  la soi-disant liberté humaine ?

Jésus :
La prophétie est avant tout la parole de Dieu s’exprimant par la subjectivité humaine ; elle peut tout aussi bien donner un conseil, un ordre, que prédire l'avenir.

Elle ne limite pas la liberté humaine parce qu’elle n’est que conditionnelle puisqu’elle dit en substance : « Voici ce que Dieu désire, voici ce que vous aurez en lui obéissant, et en lui désobéissant ».

Mahomet :
Allons allons ! Tu sais bien que ce n’est pas tout à fait exact ! Quelle liberté a l'homme face au Tout-puissant ? En réalité il n’en a strictement aucune. L'alternative de Jonas était d’aller à Ninive ou de rester dans le poisson, tu appelles ça la liberté ?

Jésus :
Oui,  il avait un choix !

Mahomet :
Hum ! Plutôt réduit ! Et David a-t-il pu faire fléchir Dieu pour qu’il laisse vivre l'enfant, fruit de son péché avec Betséba ?  Non ! Pourtant que n’a-t-il pas jeûné, prié, supplié ? Rien à faire ! Et en quoi cet enfant était coupable ? Il l'était certainement moins que le moins coupable des Ninivites. Je vais devancer ton objection : la liberté des Ninivites à se convertir : en réalité il  n’y en avait pas ; ils étaient prédestinés à se convertir pour illustrer l'universalité du pouvoir divin sur le cœur de l'homme.

De tout cela je conclus au caractère impératif de la prophétie.

Jonas :
Je suis tout à fait d’accord avec Mahomet.

Jésus :
Et la prière d’Hannah implorant Dieu d’avoir un enfant, qu’en fais-tu ?

Mahomet :
Elle n’a été exaucée que parce que de toute façon Dieu avait préalablement décidé qu’elle aurait Samuel.

Crois-tu que l'histoire d’Israël aurait été la même sans ce prophète ? Non ! Tu ne peux me citer aucun miracle dû à une prière d’un quidam dont le résultat n’est pas resté dans l'ombre la plus épaisse.

Jésus :
Ton image de Dieu est désespérante !

Mahomet :
Elle a du moins l’avantage de n’entretenir aucune illusion dans les miracles.

Satan :
Mahomet, si tu as cru cela pourquoi donc as-tu vécu ?

Mahomet :
Je n’ai pas toujours cru ce que je viens d’énoncer. En bas, l'illusion d’être libre est si grande que bien peu peuvent s’en défaire, pris qu’ils sont dans une multitude d’alternatives.

Pourquoi vivre ? Je ne le sais pas. Quelles que soient les réponses qu’on adopte, elles sont insatisfaisantes.

Au début, lorsque je me croyais libre, j’avais des réponses successives : d’abord c’était pour l'amour de Khadîdja, ensuite pour aider Dieu à vaincre ses ennemis et pour soumettre tout homme à sa volonté. Puis lorsque j’ai compris que tout homme est strictement assujetti à Dieu, j’ai compris que ma vie n’avait d’autre but que d’expliciter la volonté de Dieu sur terre, ma vie comme celle de n’importe quel homme. Ce n’est pas en vain que j’ai choisi pour les croyants de ma religion le titre de musulman, qui signifie soumis.

Jésus :
Ta vision de Dieu est profondément attristante, et je sais que papa en est cruellement blessé, parce qu’elle exclut toute relation d’amour et de confiance et qu’elle instaure une relation hiérarchique.

Je sais pourtant qu’il y a parmi tes gens des personnes qui aiment profondément leur père, tout comme il y a parmi mes gens, et parmi les juifs, des personnes qui se reconnaissent dans les propos que tu viens de tenir, et j’en suis extrêmement attristé.

Satan :
Et toi Jésus, pourquoi as-tu vécu ?

Jésus :
J’ai vécu, ainsi que je l'ai dit dans le « notre père » pour faire la volonté de Dieu en toutes choses et en tous lieux.

Or la volonté de Dieu est de nous aimer qui que nous soyons, et que nous nous aimions inconditionnellement les uns les autres.

Mahomet :
Et allez donc, jouez violon ! Parce que tu crois que l'histoire du monde est une histoire d’amour ? Avons-nous ordonné à nos gens de massacrer ceux qui n’ont pas la religion dans laquelle ils naissent ? Evidemment non, ni toi ni moi ne leur avons donné cet ordre impie ! Pourtant ils n’ont rien eu de plus urgent à faire que de le mettre à exécution !

Non, crois-moi, le rôle de la religion est de maintenir une discipline de fer parmi les hommes afin de leur permettre de réaliser le bien en eux et malgré eux sur terre.

Jésus :
L'intention est certes louable mais la méthode est non seulement exécrable mais contre productive.

La discipline, bien que nécessaire ne peut être imposée de but en blanc, il vient toujours un moment, où si le but n’est pas assez valorisé, l'homme se révolte.

En outre la discipline doit faire une place à la clémence et au repentir, et ceux-ci doivent pouvoir être abordés en pleine possession du corps.

Mais la charia coupe la main du voleur, la langue du menteur ; quant à la lapidation, je n’en parle même pas !

Dans ces conditions, le repentir est naturellement amoindri dans ses manifestations concrètes ; et la justice est atteinte dans sa possibilité de faire grâce puisqu’elle ne peut pas rendre les organes tranchés.

Mahomet :
Tu as raison, mais tiens compte de ceci : en premier lieu peu de délinquants se repentent sincèrement une fois le châtiment subi.

En second lieu les châtiments corporels évitent la détention dans laquelle les criminels apprennent les uns des autres les meilleures techniques du crime. De plus, le temps passé en prison aigrit les caractères bien plus qu’une amputation méritée.

Enfin ce n’est pas à la justice de faire grâce, ni même à la religion, mais à Dieu seul !

Jésus :
Je ne suis absolument pas d’accord...

Satan :
Et comme Dieu reste toujours silencieux !

Messieurs vos positions, aussi respectables soient-elles, jettent un voile d’obscurité sur la fonction et l'essence de la religion. Pour vous départager je ferai comparaître mon dernier témoin avant le réquisitoire, je crois qu’il vous agréera  à tous deux : j’appelle à la barre Marie.

Michel :
Marie veux-tu  approcher ?
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Publié dans REFLEXION

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