ACTE VI

Publié le par michel baran

Satan :
Ton père, Tharé, était un homme libre ? Quel âge avais-tu lorsque les langues ont été confondues ?

Abraham :
Oui, papa était un des derniers hommes libres. Je devais avoir sept, huit ans lors de la confusion des langues et de la chute de la tour.

Je me souviens encore de la crainte que nous avions lorsque papa s’éloignait trop de notre maison ou qu’il devait aller à Babel prendre les choses qui nous étaient utiles lorsque Jared et ses partisans occupaient les postes clés : gardes des portes, emplois de magasiniers dans les magasins d’Etat, nous ne risquions pas d’être dénoncés comme rebelles à l'harmonie sociale et nous obtenions tout ce que nous voulions parce contrairement à ce qui se passait en Union Soviétique il y avait l’abondance. Parfois un des hommes libres se trompait dans les roulements des postes et il était aussitôt arrêté et torturé. D’après papa peu d’hommes abjuraient la liberté, et une si infime minorité le faisait réellement ; beaucoup s’échappaient à la première occasion venue. Mais s’ils étaient repris, ils portaient sur le front de manière indélébile le symbole du yin et du yang, ils étaient torturés avec une science encore plus grande, et étaient maintenus vivants une semaine entière, tant était grande la haine de la liberté et du désordre !

Satan :
Peux-tu nous dire quelles étaient les croyances religieuses de Tharé avant et après Babel ?

Abraham :
Selon le témoignage de mes frères et soeurs aînés papa n’était pas très religieux selon les critères babéliens : il ne croyait pas à l'enfer ni à la justice divine, il était plutôt agnostique et poète.

Satan :
Que vient faire la poésie là dedans ?

Abraham :
Pour papa Dieu était surtout dans les idées et dans leur réalisation : ainsi la beauté et un beau coucher de soleil (lorsqu’il en voyait un il disait : « Ce soir Dieu est avec nous ») ainsi la bonté dans sa réalisation hospitalière. Il aimait jouer avec les mots ; il disait souvent que les mots n’étaient pas seulement des outils descriptifs mais qu’ils avaient une force inhérente qui les dépassaient et ouvraient des voies vers des mondes inconnus.

S’il avait vécu à Babel il aurait été soit interné pour folie, soit emprisonné comme subversif. Là-bas les mots étaient strictement définis dans de gros dictionnaires que chaque enfant devait apprendre par cœur et le moindre lapsus était puni du fouet ou du cachot !

Satan :
J’aimerais comprendre... Comment un homme à l'esprit aussi fin, aussi raffiné, a pu tomber dans l'idolâtrie la plus grossière ?

Abraham :
De tout temps les poètes se sont exprimés par métaphores, ainsi sous leurs plumes la terre devient « notre mère la terre » etc. Papa a toujours eu une mauvaise mémoire, et au lieu de se faire des pense-bêtes normaux il les faisait en vers, comme par exemple pour aller chercher du bois il se répétait : « il faut que je décoiffe les cheveux de ma maîtresse ». Les cheveux étant les arbres et broussailles et la forêt la maîtresse.

Malheureusement en vieillissant papa perdait la raison et prenait de plus en plus les formules poétiques pour la réalité elle-même.

Papa ayant eu des enfants jusqu'à cent trente ans (et s’étant toujours bien comporté  envers eux) ces enfants prenaient au sérieux et au pied de la lettre les formules poétiques ; ainsi adorèrent-ils la « déesse Mère » et « l'Esprit de  la Forêt », son mari, pourvoyeur en gibier.

J’essayais d’empêcher la dérive mais étant habitués, ils ne voulaient rien entendre et disaient que j’étais impie envers papa.

Satan :
Si ma mémoire est  bonne, tu n’as pas défendu dans ta jeunesse de toutes tes forces intellectuelles l'idée monothéiste, tu as préféré la paix du foyer au combat des idées pour la vérité.

Abraham :
C’est vrai, pourtant Dieu m’est témoin que les propos de mes frères et soeurs m’irritaient  profondément.

Satan :
Dieu, justement, tu étais mis gravement en cause quand à ton unité, tu savais ce qu’il allait en résulter pour certains cultes idolâtres, je veux parler des sacrifices humains et plus précisément d’enfants. C’est d’ailleurs à cause de cette abomination suprême que tu as chassé les Cananéens devant Israël (curieusement tu es devenu moins sensible devant cette autre forme de sacrifice d’enfants que sont les enfants soldats).

Pourquoi donc n’es-tu pas intervenu pour soutenir Abraham lorsqu’il défendait ton unité ?
Michel :
Satan, il est hors de question d’utiliser la rhétorique dans ce tribunal, tu sais très bien que les sentiments de papa sont restés les mêmes qu’au début de la création !

Dieu :
Personne, pas même moi, ne peut imposer de l'extérieur une idée ; il faut que l'homme la renifle, la triture, l'examine dans tous les sens pour qu’elle fasse partie de son être intime, de sa psychologie.

Par deux fois j’ai essayé la solution à laquelle tu te réfères : la première au mont Sinaï, la seconde avec Jésus ; cela s’est soldé par des demis échecs, ou succès comme tu voudras.

Au Sinaï je voulais, après la malheureuse tentative d’Akhenaton en Egypte, rétablir pour tout un peuple la vérité monothéiste, je n’ai pas lésiné sur les moyens en leur imposant six cent treize commandements afin que leur esprit soit constamment tourné vers moi ; malheureusement ça ne les a pas empêchés d’adorer des idoles sur les hauts lieux. Mais aujourd’hui c’est le peuple le plus intraitable qui soit sur le monothéisme.

Avec Jésus j’ai voulu réintroduire l'idée de ma paternité universelle et donc de la fraternité non moins universelle entre les hommes. Qu’avais-je à faire de la justice et du pardon des péchés ? Ai-je besoin d’un médiateur qui me serine à longueur de temps « pardonne-lui, pardonne-leur si tu m’aimes un peu » ; ce serait réellement lassant et usant ! Du reste je n’ai pas créé les humains pour les juger et les punir mais pour les aimer. La justice n’a de sens que sur terre !

Jésus :
Je me suis donné assez de mal pour composer le « notre Père » qui reprend succinctement ces idées. Pas une fois il n’est question de pardon par mon sacrifice ! Cette idée a été introduite par Paul et par le credo que je n’ai ni écrit ni inspiré.

Paul :
J’ai cru bien faire pour fixer définitivement l'attention sur toi, la paternité et la fraternité n’auraient pas suffi, plusieurs écoles philosophiques avaient déjà plus ou moins pris le créneau. Du reste, pour les hommes de ce temps ces idées étaient trop abstraites et ne leur apportaient aucun réconfort.

Par contre le pardon du péché était un thème très porteur, depuis le culte de Mithra et la philosophie de Cicéron, la conscience individuelle et plus particulièrement la conscience individuelle  tragique émergeait. On se demandait pourquoi Dieu voudrait pardonner aux hommes et malheureusement la raison contenue dans le « notre père » ne paraissait pas suffisante aux yeux d’hommes rudes et rustres.

Seule, à leurs yeux une épreuve extrêmement cruelle pouvait leur valoir le pardon total de Dieu, mais bien peu avaient le courage de s’en infliger une, ils auraient bien aimé déléguer quelqu’un pour subir cette épreuve purificatrice. Le supplice de la croix était en son temps le plus insoutenable et Jésus avait la hauteur  morale requise.

Bien peu comprirent que ton véritable message était le rétablissement du lien familial vertical, qui ennoblit l'homme, comme du lien horizontal, qui les rend égaux. Seuls quelques mystiques l'ont subodoré, et selon leur sensibilité ils ont accentué un des aspects alors qu’ils sont étroitement solidaires.

Je dois tout de même signaler que la figure du « serviteur souffrant » chez Isaïe se prêtait admirablement à ma prédication.

Mais de toute façon je n’ai compris ton véritable message qu’une fois rentré à la maison !

Satan :
Comme c’est touchant ! Que l'on me permette de poursuivre l'interrogatoire d’Abraham parce qu’il a de nombreux comptes à rendre aux hommes !

Michel :
Je t’en prie !

Satan :
Merci
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Publié dans REFLEXION

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