ACTE XI
Michel :
La parole est à la défense !
Dieu :
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les jurés, tout ce que je pourrais dire après un réquisitoire d’une telle qualité, violence et sincérité va paraître fade, sec, dénué de sentiment et de compassion. Pourtant il faut que je défende ma politique, mon projet à long terme pour l'humanité et pour chacun de ses membres. Tout ce que je dirai sera vrai, mais je ne dirai pas toute la vérité, non pas parce qu’elle serait honteuse ou désespérante mais parce que la compréhension de l'âme, qu’elle soit sur terre ou dans l'un des trois royaumes que j’ai fait décrire dans le quatrième livre (livre de Mormon), est bornée et ne pourra comprendre et vivre la vérité qu’au terme d’une évolution s’étendant sur des billions de trillions d’années. Ceci dit, j’admets tout à fait que pour des raisons psychologiques certaines personnes ne croient pas à mes explications et s’en tiennent aux explications placebos qu’elles se sont forgées pour se consoler et se rassurer.
Le point fondamental de ma politique est que l'homme est irrémédiablement libre. Cette liberté lui fait peur pour plusieurs raisons. La première est qu’il n’y a pas de verrou de sécurité ; non l'homme n’est pas orienté vers son propre bien, il peut vouloir dans son état actuel son propre mal et celui de son entourage.
Le mal n’est pas réductible à une approche sociologique ou psychologique ; il a une existence et une réalité par lui-même et sa séduction réside dans un affrontement frontal et inconditionnel et violent avec moi. Son expression la plus visible est dans les destructions ou l’enlaidissement de tout ce qui est beau et noble. Il refuse son statut d’être assujetti et désire être autosuffisant, ainsi que d’assujettir autrui à sa volonté propre. Depuis le déluge il n’y a eu que très peu d’hommes ayant cette attitude, et ceux qui ont eu le plus de pouvoirs ont tous vécu au vingtième siècle : ce sont : Staline, Hitler et Pol Pot. En ce moment ils recommencent une lente et très douloureuse ascension vers le bien, qui n’est ni une punition, ni une vengeance de ma part ou des victimes, mais une conséquence inéluctable de leurs pensées et actions.
La seconde raison pour laquelle la liberté fait peur est que l'homme ne peut pas rejeter sur autrui sa faute mais doit l'assumer seul devant sa conscience, la société et moi-même. Ceci est une lourde, très lourde épreuve, et si elle est subie dignement, il n’y a pas de suite lorsqu’il vient à moi, parce que contrairement à ce que beaucoup pensent ou craignent je ne suis pas sadique.
Il est temps maintenant que je fasse comprendre la grandeur et la bienfaisance de la liberté absolue de l'homme.
J’ai créé l'homme à mon image, non seulement d’un point de vue ontologique, car l'esprit de l'homme et le mien sont de même essence, substance, comme l'on voudra, mais aussi parce que j’ai, pour reprendre la formule de Sartre, condamné l'homme à être libre. Cette formule est certes impropre, du moins a-t-elle le mérite de laisser entendre qu’il n’a aucune échappatoire à la liberté. En réalité je n’ai pas condamné l'homme en lui accordant la liberté, bien au contraire, je l'ai honoré de ma confiance. J’aurais pu prédéterminer chaque homme à une fonction ainsi que je l'ai fait pour les anges classés les plus bas dans la hiérarchie, cela m’aurait évité bien des chagrins, mais l'homme n’aurait pas eu de mérite à faire le bien.
Faire le bien, discerner avec son intelligence ce qui est le bien du mal, ce qui est mieux que le bien ; en avoir la persévérante volonté voilà la grandeur de l'homme. Or s’il y avait eu un verrou de sécurité, s’il y avait eu la moindre orientation vers le bien, le mérite de l'homme aurait été bien moindre.
J’ai créé le monde matériel pour permettre à l'homme d’expliciter mon image et ma ressemblance qui est en lui, avec toutes les particularités qui lui sont propres. Or cette ressemblance n’est pas seulement d’ordre ontologique, ou essentielle, comme l'on voudra, mais aussi d’ordre existentiel en exerçant pleinement la liberté.
Celle-ci s’exerce le plus parfaitement possible à travers les relations humaines ; lorsque l'homme refuse la colère, la haine et l'égoïsme celui-ci explicite mon image qui est en lui, par contre lorsqu’il cède à ces trois maux il recouvre mes traits et l'explicitation de la divinité qui est en lui prendra plus de temps, c’est là le seul châtiment, il n’y a ni purgatoire ni enfer.
Dans ce contexte de liberté et responsabilité absolue de soi, devant sa conscience et devant moi, ce qui revient à peu près au même parce qu’une conscience non viciée a les même critères moraux que moi, la doctrine du rachat de l'humanité ou de l'homme par Jésus est une absurdité, ou au mieux un placebo pour des consciences troublées à l'extrême. Aucun repentir, aucun gémissement, aucune larme ne m’est agréable, ce qui m’est véritablement agréable c’est la volonté constante de bien faire pour autrui.
Satan m’a reproché tout à l'heure d’avoir rendu l'homme presque aveugle dans l'exercice de la liberté en l'empêchant de maîtriser jusqu’aux dernières conséquences de ses actions. Mais s’il pouvait le faire, il réduirait ses relations aux personnes qui partagent les mêmes centres d’intérêts que lui et se priverait ainsi de nombreuses relations intersubjectives qui lui permettent non seulement d’exercer son discernement mais aussi de connaître d’autres modes de vie et de pensée.
Mais il y a aussi une progression spirituelle collective, ou sociale si l'on préfère. Celle-ci est différente de l'intersubjectivité pure parce qu’elle se place non plus dans un cadre strictement privé fait de sympathie ou d’antipathie, mais dans un cadre disciplinaire, ou chacun doit contribuer à la bonne marche non seulement de la société ou il travaille, mais encore de sa nation, et pour finir de l'humanité.
Ce n’est pas par hasard que j’ai prononcé le terme « disciplinaire » parce que la vie sociale a pour objectif d’aider l'homme à développer l'altruisme. Or dans quel contexte dépourvu de sens moral puis-je développer l'altruisme chez les humains sinon lors des catastrophes naturelles dont personne n’est responsable, à l'inverse des guerres et des révolutions ? Voilà pourquoi Satan, aucune lave ne remonte dans un cratère, ni aucune prévision de catastrophe n’est démentie.
Je connais bien Théophile et je l'aime, il souffre le martyre et a une sourde colère contre moi ; mais ce n’est pas de ma faute s’il croit faussement que tout est absolument prédéterminé, je n’ai dirigé vers lui ni Hermine ni Mirtille ; je sais qu’il a sincèrement essayé de leur pardonner mais que sa douleur et sa colère sont trop vives lorsqu’il pense à elles ou lorsqu’il a besoin de tendresse ou de rapports sexuels, cependant le fait de désirer pardonner est déjà bien, peut-être y arrivera-t-il un jour. Mais je sais aussi que sa sensibilité est beaucoup plus aiguisée, plus à vif ; qu’il se met plus facilement à la place d’autrui.
Quant à l'islam, qu’y puis-je ? L'homme aime la guerre parce qu’il aime la puissance et que la guerre est à ses yeux la manifestation la plus éclatante de la puissance en ce sens qu’elle crée de l'irréversible en donnant la mort. Créant de l'irréversible, il s’imagine s’égaler à moi, mais l'homme n’a pas encore compris que la vraie puissance est dans la création et non dans la destruction. C’est parce qu’il ne voit l'éternité qu’à travers la négativité de la mort, parce qu’il ne peut pas ressusciter les morts et que d’autre part il voit que toute chose matérielle périt.
Mais lorsqu’il aura réalisé sa divinisation sur terre comme au ciel, alors il verra ce qu’est réellement l'éternité ainsi que le labeur dans cette perspective.
L'intuition d’une évolution spirituelle infinie, avec différents points de départ selon la qualité de vie menée est fondamentalement exacte, mais il n’est pas logique de croire, comme le font les mormons, que l'évolution spirituelle ne peut se faire que sur la lancée initiale, parce qu’alors où serait la liberté de l'âme ? Où serait la force libératrice du repentir et du pardon ? Et enfin à quoi servirait l'accumulation de la sagesse d’un niveau si ayant le désir de passer au niveau supérieur, l'âme n’en a pas le droit ?
Mesdames et Messieurs les Jurés, je vous remercie de votre attention !
Michel :
Merci ! Nous allons passer au vote.
Je vous rappelle les trois possibilités de vote : Dieu est : intégralement responsable du malheur des hommes, pour moitié, ou innocent.
Michel :
Voici le verdict : Vingt pour cent pour les deux extrêmes et soixante pour cent qui pensent que Dieu et l'homme sont co-responsables des maux de l'humanité.
Avez-vous des commentaires à faire ?
Satan :
Oui, je crois que l'on peut qualifier ce jugement d’équitable et lucide.
L'humanité reconnaît ses bêtises mais elle dit aussi à Dieu qu’il aurait pu, et dû, intervenir plus énergiquement pour épargner les plus grandes catastrophes telles les génocides ou les famines qui frappent indistinctement jeunes et vieux, pécheurs invétérés et occasionnels.
Je pense aussi que l'humanité ne veut pas du cadeau empoisonné qu’est la liberté totale et qu’elle souhaite en quelque sorte un filet de sécurité.
Dieu :
Je suis d’accord avec les conclusions de Satan. Cependant Satan est pressé et pragmatique jusqu’à faire abstraction de l’indélébile dignité humaine que renforce l’absolue liberté.
Satan :
La dignité est pour les puissants, non pour les faibles ; et l’homme est faible !
Dieu :
Aussi veux-tu lui faciliter la tâche en lui ôtant la liberté. Mais j’ai confiance dans la force potentielle de l’humain.
Maintenant que le procès est clos, je reste Dieu et j’annonce clairement qu’il n’y aura pas de filet de protection parce que cela atténuerait la gravité des choix et émousserait la conscience morale de l'homme, qui ne l'est déjà que trop.
Achevé d’imprimé 4ème trimestre 2004
Par AQUIPRINT-REPRO – Bordeaux (Gironde)
FRANCE
Pour
Association Pour l’Aide à l’Edition
ISBN 2-7512-0005-2
Dépôt légal 4ème trimestre 2004
Site Internet
www.apaeditions.com