SENTIMENTS ET PRATIQUES SEXUELLES
Bien que cela ne soit pas précisé, il est plus que probable que le sacrifice qui marque le commencement de l’activité sexuelle soit sanglant ; j’y vois une analogie avec les liquides qui sortent des corps (sang et sperme) mais aussi pour marquer le sacrifice de la sensualité féminine à la brutalité masculine (du moins les premières fois comme on le verra), mais aussi dans une moindre mesure celle de l’homme qui doit se plier aux comportements plus ou moins « virils » tenus pour normaux.
L'initiation des fillettes les instruit des jeux sexuels et des tabous. Le but de l'initiation est de soumettre la jeune fille au plaisir de l'homme[1] .
L'initiation a lieu pendant la saison sèche, elles sont isolées dans la savane avec des matrones, il y a des danses, transes, chants, rites initiatiques et des ingestions d'aliments[2] . Le sexe est donc si important pour les africains contemporains vivants en harmonie avec les traditions ancestrales qu’il faut une initiation particulière (j’en suis tout à fait d’accord, les civilisations initient les personnes à des activités nettement plus honteuses comme faire la guerre, être bourreau, ou mentir dans le cas des publicitaires).
Il est à noter que les initiations formelles ne concernent que les filles , parce que les garçons pouvaient se livrer aux premières expériences sexuelles sur les filles[3] et avaient donc le droit implicite d’être maladroits.
Je n’ai trouvé que dans un seul livre des cas d’initiations masculines, encore est-ce dans un tout autre contexte : dans l’île de Sein (nommée aussi Séna) des magiciennes et prophétesses initiaient les garçons au sexe. Au mont Saint-Michel (Tombelaine) une communauté de druidesses le faisait pour les marins[4] .
L’âge des filles n’est pas précisé, cependant je suppose que les initiations dans les sociétés primitives devaient avoir lieu avant les premières règles pour être utilisables au plus tôt, c’est-à-dire avant douze et quatorze ans. Or nous avions vu que la formation de la personnalité débute entre huit et douze ans. La personnalité s’élabore, la source de la discipline, de la volonté, et l’instrument de coopération se forment (seconde partie) ; c‘est à dire à l’extrême fin de la formation des habitudes, de la volonté et de la discipline ; toutes choses qui contribuent à la soumission de la femme à la volonté sexuelle de l’homme (dans ce cadre la volonté et la coopération sont uniquement dirigés vers la satisfaction de l’homme afin de s’éviter d’éventuelles punitions, n’oublions pas que la liberté des filles cesse à cinq ans, elles ont environ cinq à sept ans pour être éduquées avant l’initiation).
Plusieurs choses sont à remarquer : l'initiation a lieu pendant la saison sèche, c’est-à-dire au moment de la chaleur la plus forte, et cette chaleur détourne du travail et excite la libido. Le but de l'initiation est de soumettre la jeune fille au plaisir de l'homme, et seulement de l’homme, ce qui infirme en partie l’analyse que j’ai tirée du fait qu’il n'y a aucun mot pour "mariage", le mot est "engrosser". On peut déduire de ceci que les femmes sont au service sexuel des hommes (d’autant plus que les filles sont initiées par des matrones).
Essayons de comprendre la formation que ces filles reçoivent pour être efficaces. Les filles sont isolées dans la savane avec des matrones, il y a des danses, transes, chants, rites initiatiques.
En Zambie septentrionale les filles sont attachées, accrochées acrobatiquement, humiliées, verbalement agressées, on les fait pleurer, elles doivent se présenter le buste nu, parfois totalement nues devant les autres femmes. Ce rituel faisait suite aux premiers travaux sexuels sur la fille par le garçon[5] . Je m’autorise ce rapprochement, bien qu’il s’agisse de régions distinctes, parce que je ne possède pas de descriptions détaillées et qu’il est possible que les mêmes rites soient pratiqués partout avec des degrés d’intensité plus ou moins variables. Je crois que les fonctions des chants et danses sont aisément devinables : les danses doivent mimer les différentes techniques d’accouplements ainsi que les zones érogènes, les chants sont certainement composés de paroles suggestives pour exciter l’ardeur et l’endurance de la femme ; la transe est peut-être un moyen pour que la fille apprenne à dépasser ses limites physiques et à acquérir des automatismes.
En Zambie septentrionale, est-il écrit, l’éducation sexuelle est nettement plus rude comme je l'ai indiqué ci-dessus ; ces sévices sont infligés par celles-là même dont on serait en droit d’attendre qu’elles s’y opposent avec force. Ceci dénote une adhésion du groupe gagné à l’idéologie dominante.
On peut l’expliquer de plusieurs manières. Nous avons vu (seconde partie) que ce n’est qu’à partir de sept ans que les règles de jeux sont contractualisées mais que pour les moins de 7 ans la vraie règle est toujours celle d’avant ; je pense qu’on peut transposer en une métaphore de la vie. Les filles sont arrachées au jeu véritable à cinq ans (c’est-à-dire avant l’assimilation naturelle de la contractualisation) pour être mises sous la tutelle des mères afin d’apprendre les règles d’un autre jeu qu’est la vie. Cet apprentissage des règles de ménage, vannerie, poterie etc. ne favorise pas l’initiative ni la réflexion mais la conformité au modèle. D’autant plus que l’éducation n’est pas seulement une affaire familiale, mais nous l’avons vu, chaque femme est mère de tous les enfants (ce qui doit distendre le lien affectif mère/enfant). La conformité est donc une valeur absolue, et plus on vieillit plus on possède l’autorité, le respect et le pouvoir qui vont de pair. Ainsi donc la femme constate qu’avec l’âge son statut s’améliore ; elle se dit qu’elle a été somme toute bien élevée, les mauvais souvenirs s’estompent, et elle est naturellement prête à reproduire les actes sadiques dont elle a été victime.
J’en viens à l’analyse de l’initiation elle-même, le fait que les filles sont attachées, accrochées acrobatiquement suggère qu’elles ne seront plus jamais maîtresses de leur corps (elles doivent ressentir ceci dans chaque membre[6] ). Si elles sont humiliées, verbalement agressées, cela peut être pour les habituer à recevoir des ordres en termes grossiers durant l’action sexuelle. Et enfin on les fait pleurer afin qu’elle sachent que l’amour peut être extrêmement douloureux pour la femme sur le plan physique ; le fait qu’elles doivent se présenter le buste nu peut être pour leur faire perdre toute inhibition et peut-être pour les préparer à des rapports triangulaires (deux femmes et un homme).
La préparation des filles ne s’arrête pas là, il faut encore les préparer de l’intérieur.
Les mutilations sexuelles ont pour but de contrôler la fécondité de la femme.
Il y a plusieurs degrés dans les mutilations sexuelles ; en ordre croissant : ablation du prépuce du clitoris (c'est l'équivalent de la circoncision, prescrite par Mahomet), ablation du clitoris entier, on peut y ajouter l'ablation des "petites lèvres" et ablation du vagin. L'infibulation ôte la partie interne des grandes lèvres et on les coud pour s'assurer de la virginité [7]. S'il est vrai que la première mutilation équivaut à une circoncision, c’est un problème religieux. L’ablation du clitoris entier, l'ablation des "petites lèvres" et ablation du vagin ont une toute autre dimension, dans laquelle on peut voir la faiblesse et crainte de l’homme, ainsi que la volonté d’humilier la femme au plus profond d’elle-même. En effet l’homme refuse à sa compagne le plaisir qu’elle est en droit de tirer d’une activité sexuelle légitime avec son mari. S’il lui refuse ce droit élémentaire de la sexualité[8] , ce n’est pas par méchanceté mais par crainte d’être trompé, ce qui dénote un manque de confiance en soi et peut-être aussi d’un manque d’individuation des personnalités. [9] C’est dans ce même état d’esprit que s’inscrit l’infibulation (à ce détail près que l’homme a besoin de savoir qu’il est le premier à pénétrer la femme pour la soumettre à sa volonté et ses caprices. Le sexe, on le verra, est rarement synonyme d’harmonie et souvent de domination.
Aussi quand l'homme prend possession de sa femme encore cousue, il doit prouver sa virilité en dramatisant la soumission de sa femme lors des premiers rapports ; cette soumission est d'autant plus évidente qu'ils sont naturellement douloureux[10] . C’est peut-être cette douleur infligée à la femme méprisée (comme gardienne du logis, potière etc.) et redoutée (comme détentrice des secrets de la nature) qui fait que l’homme se sente pleinement homme, c’est-à-dire supérieur à la femme (comment un homme qui risque sa vie à la chasse ou à la guerre accepterait-il d’être l’égal de la femme qui reste faire de la poterie ?) La déchirer, c’est lui faire prendre conscience de la supériorité de la réalité extérieure dont il est porteur. Ainsi que je l’ai montré plus haut, la femme peut être perçue (surtout dans les sociétés traditionnelles) comme détentrice de secrets naturels (plantes médicinales). Et cela met l’homme dans une position d’infériorité que la masse musculaire ne peut compenser. Or Adler fait du sentiment d’infériorité la principale motivation d’existence[11] . Et la violence brute, physique est certainement le meilleur moyen pour primitif de se sentir exister ; d’où la violence de la prise de possession du corps féminin qui peut être considérée comme une revanche sur l’intuition et le savoir.
D'autres opérations ont pour but l'accroissement du plaisir de l'homme : l'élongation du clitoris, celles des "petites lèvres" par la masturbation, agrandissement du vagin par l'introduction d'un bâton [12]. Si ce genre de pratiques a l’air d’être courant en Afrique, il n’en va pas de même en Europe (ce qui ne veut pas dire qu’elles soient illégitimes, on peut considérer que toutes les pratiques qui accroissent le plaisir, si ce n’est pas au détriment du partenaire, sont légitimes). Il y a lieu de noter que l'élongation du clitoris, celles des "petites lèvres" par la masturbation, l'agrandissement du vagin par l'introduction d'un bâton sont montrés dans nombre de films sadomasochistes dans le but évident d’humilier la femme et d’accroître le plaisir de quiconque veut en jouir (le bâton est remplacé par le godemiché, voir « histoire d’O ») ce qui montrerait une certaine efficacité de ces pratiques au de-là de la perception subjective. .
Par contre le corps de l’homme ne se prête pas à de tels aménagements ; il n’a pas de cavités, de parties extensives ni de protubérance malléables (les rares mauvais traitements que j’ai vus sur les hommes ne le transforment pas : fessées, étirement de tétons, des testicules, écoulement de cire de bougies : généralement la femme est infiniment moins cruelle envers un homme qu’envers une femme.
Jusqu’ici je suis resté dans le cadre africain parce que les pratiques sexuelles violentes y sont restées plus ou moins vivantes ; si l’on sort de ce continent on s’aperçoit que l’Asie n’était pas en reste sur ce plan.
A Babylone, par exemple, toutes les femmes devaient se prostituer une fois, seulement à un étranger, dans un temple. Les mariages se faisaient par vente aux enchères[13] . On lit aussi que chez les arméniens les filles de familles distinguées se prostituaient de longues années dans le temple d’Anaitis avant de se marier, [14] et qu’en Lybie les femmes se prostituaient jusqu’au mariage (et se mariaient à leur gré[15] ). Je crois que je suis en droit de tirer quelques conclusions de ces trois exemples sélectionnés parmi une ou deux dizaines tout aussi significatifs.
Dans tous les cas la prostitution est temporaire, il semble que le délai le plus court soit à Babylone, mais le terme « une fois » peut être trompeur parce qu’il n’implique aucune durée de temps (cela peut durer une heure, une nuit ou année avec le même homme, mais dans la mesure où il n’y a pas mariage cela reste de la prostitution[16] , comme nos actuels concubinages de toutes sortes).
[1] IDEM P 314
[2] IDEM
[3] IDEM P 315
[4] « Histoire des rites sexuels » Auteur :J Marcireau Edition : Laffont Date d’édition : 1971 P 171
[5] "Les Africaines" Auteur: Coquery-Vidrovitch Edition Desjonquières
XVIII Sexualité et émancipation » P 315
[6] Cette pratique est arrivée dans nos civilisations par l’intermédiaire des cassettes pornographiques qui réserve à ce genre particulier le terme de « bondage ».
Je crois pourtant que les motivations des amateurs de ce spectacle sont très différentes. Dans nos sociétés où les femmes mènent une activité professionnelle très active, où il n’est pas rare qu’elles dirigent des hommes et où enfin elles revendiquent avec plus ou moins d’insistance la possibilité que les hommes prennent leur part de travaux domestiques, certains hommes souhaiteraient les voir réduites à l’impuissance sociale, ou pour tout dire à leur merci. Ne pouvant le faire réellement, ils regardent des cassettes qui singent leur aspiration la plus profonde (les plus révoltés par cette évolution vont jusqu’au SM, mais j’y reviendrai dans le corps du texte : les motifs des amateur du SM sont beaucoup plus complexes).
[7] "Les Africaines" Auteur: Coquery-Vidrovitch Edition Desjonquières
XVIII Sexualité et émancipation »
[8] Ce refus peut être assimilé à une condamnation à mort symbolique dans la mesure où la jouissance fait partie de la vie.
Tout notre corps est fait pour jouir (peu importe comment) et la souffrance librement acceptée (y compris psychologique ) peut faire jouir. La mort, par définition, est l’absence de sensations ; en un sens plus restreint je définirais la mort comme la privation absolue de plaisirs sensuels et moraux.
[9] si l’individuation n’est pas assez prononcée, la femme peut se dire qu’elle est tentée de faire jouir l’homme en général, et non son homme ; on sait que la famille, hors de l’occident, est plus large et que la notion de propriété n’a pas la même force.
Or dans ces sociétés phallocratiques, la femme ne peut être considérée que comme un objet appartenant à un homme qui peut la prêter (même si c’est faux) d’où l’intérêt pour l’homme soit de mutiler les femmes pour qu’elles ne jouissent pas avec un autre, et les empêcher d’être demandeuses de plaisirs extraconjugaux, soit d’introduire des sentiments, donc du particularisme dans les relations maritales.
[10] "Les Africaines" Auteur: Coquery-Vidrovitch Edition Desjonquières
XVIII Sexualité et émancipation »
[11] Encyclopédie Microsoft ® Encarta ® 2003. © 1993-2002 Microsoft Corporation. Tous droits réservés.
Commentaire à propos de : Adler Alfred (1870-1937) psychologue et psychiatre autrichien.
[12] IDEM P 320
[13] « Histoire des rites sexuels » Auteur :J Marcireau Edition : Laffont Date d’édition : 1971
[14] IDEM p 119
[15] IDEM P 120)
[16] Je ne réduis pas la prostitution à une question financière, c’est avant tout un état d’esprit. La fille qui a plusieurs partenaires et se refuse à quelqu’un,, celle qui s’exhibe dans les rues à moitié nue sans passer à l’acte, celle qui préfère divorcer au lieu d’être polyandre, sont pires que les vraies prostituées. Mais je sais que ces idées sont choquantes pour nos contemporains qui ne se voient pas ainsi.