LE MOT ET LA CHOSE LE MOT ET LE CHAOS
Il s’agira ici moins ici de présenter une profession et ses métiers multiples que de faire part de ce qui peut éventuellement éclairer tout un chacun, sans aucune visée d’attribuer au bibliothécaire une aura que je n’ai que trop vu se développer au cours de ces presque quatre décades de mon exercice. Plus qu’aucun autre dans son domaine des savoirs, le bibliothécaire est exposé à mesurer à chaque instant l’ambition prométhéenne qui consisterait à prétendre maîtriser l’accumulation séculaire des connaissances. Le terme de bibliothécaire recouvre des professionnels de divers types de formation et niveau intellectuel et culturel correspondant à différents types de tutelle, à divers types de responsabilités, donc de pression, à tous les âges aussi. Un exemple, et non des moindres, de cette dernière et capitale différence, constaté maintes fois dans notre liste professionnelle de discussion : quelle que soit leur dimension, presque toutes les bibliothèques figurent d’une manière ou d’une autre « sur la Toile », c’est-à-dire sur Internet. Or cette visibilité internationale, inédite, n’est jamais mentionnée par certains plus jeunes collègues tant elle va de soi, ni par d’autres, les plus âgés, car elle n’est pas vraiment intégrée par ceux-ci. Même si tous les fondamentaux du métier n’en ont pas pour autant été mis en cause, la survenue d’Internet est un phénomène important, quand on sait que dès l’avènement du Minitel en France, au début des années 80, cet outil avait déjà permis à certaines bibliothèques de proposer leur catalogue à distance ! D’où le déport d’une inévitable et mauvaise querelle des anciens et modernes vers le terrain syndical. Mais je ne pourrais pousser plus loin sans en référer au contenu de ces listes de discussion professionnelle, donc régulées par un certain secret.
--------------------------------
Si je cerne ce qui me manque désormais de mon métier, m’apparaissent dans une lumière très nette ces trois points :
- tout un environnement intellectuel et ses facilités d’accès, facilités énormes dont par définition on ne s’aperçoit pas au moment où on en bénéficie
- un environnement humain exceptionnel, fréquentations intellectuelles de qualité, contacts stimulants avec des jeunes – qui ne sont pas dans le milieu universitaire les hordes décrites à longueur de colonnes
- plus spécifique sans doute, me manque aussi une information fouillée sur les politiques culturelles, et pas seulement celle du livre et de la lecture. Une bibliothèque est un lieu où il arrive - parfois intempestivement mais c’est ce qui est stimulant - toute sorte d’information qu’il convient ou ne convient pas de mettre à la disposition de ses lecteurs. Un exemple de cette stimulation permanente : à la faveur d’un problème de tarification apparu à la bibliothèque de l’Ecole Normale Supérieure, difficulté largement médiatisée, c’était tout le problème de l’accès à l’information de haut niveau en relation avec la situation de la recherche en France qui se trouvait posé.
Désormais, il me faut aller chercher ce type d’information plus difficilement et en différé. En la matière, j’ai du mal à croire trouver mieux en dehors du cercle même des intéressés. Certes, on peut me rétorquer que des points de vue externes me donneront une autre vision…Autre peut-être, moins complète et moins éclairée, certainement.
- Plus précieux encore pour ce qui nous concerne ici : l’accès, l’afflux devrais-je dire, des nouvelles touchant à l’ « interprofession » (c’est-à-dire l’ensemble éditeurs-libraires-bibliothécaires dans son interaction) dont un aspect (négatif) peut se résumer ainsi : comment les gros poissons du petit bocal vont-ils se débrouiller pour éviter de se faire dévorer par les requins d’un plus grand bocal ?
Pour moi, à présent, le premier bénéfice de disposer de temps, c’est celui de ne plus être nécessairement obligée de parcourir à toute allure ce que je lis ou de le lire « en diagonale » et pouvoir retrouver le comportement du lecteur lambda, l’honnête homme qui choisit bien davantage et essaie de comprendre tranquillement, qui peut revenir en arrière et surtout goûter.
Je tiens à souligner un sujet qui est important. Le métier que j’ai quitté est un métier de mise en relation à tous les niveaux où on l’exerce. C’est peut-être pourquoi, pratiqué à son meilleur niveau d’intellectualité, il l’était dans l’Egypte ancienne par les scribes, scrupuleux rédacteurs des hiérarques, à Rome par des esclaves, acculturants-acculturés. Des gardiens du temple donc, toujours. Gardiens du lien entre l’esprit et les choses, garants du sens. Par exemple, on ne parle plus que de mots-clefs, or le bibliothécaire sait bien que ce terme relève du métier, proche il est vrai, de documentaliste et que la notion de mot de matière, qui relève de notre métier à nous, est à la fois différente et plus précise. On pourra toujours discuter des limites de l’une ou de l’autre fonction. Pour ma part, je m’en tiens à la mienne et c’est bien là que je me tiens.
Dans sa version moderne, soit vers la fin de la Révolution française, en raison de l’avalanche provoquée par les confiscations révolutionnaires, et alors que de simples registres ne pouvaient plus suffire, se sont créées, avec le développement de bibliothèques devenant accessibles à des publics moins limités, des générations d’ « infatigables faiseurs de fiches ». Dans le métier, l’expression est restée, en dépit de l’évolution des techniques. C’est ce phénomène même qui a propulsé l’institution bibliothèque à la tête, chronologiquement du moins, du développement de techniques spécifiques, techniques progressivement élaborées depuis des temps infiniment plus anciens et que les spécialistes de l’informatique se sont plus ou moins appropriées par la suite. Dans les bibliothèques académiques, jusqu’en 1980 environ, des tiroirs de bois contenaient des dizaines de milliers de fiches calligraphiées à l’encre noire qui décrivaient chaque ouvrage dans toutes ses caractéristiques, tant matérielles qu’intellectuelles, c’est-à-dire d’abord en des termes de contenu, à travers des mots.
Sous l’angle de la philosophie. Platon a introduit la problématique à travers la conception du langage selon deux personnages, Cratyle et Hermogène.
(à développer)
Le bruit et la correspondance. Le bruit, ce peut être ce dont on ne veut pas. En science de l’information, quand la correspondance entre les mots est trop faible pour cerner une recherche dans les fichiers modernes que sont les bases de données documentaires, le chercheur est frustré car il obtient soit du silence (c’est-à-dire pas ou trop peu de références), soit du bruit (c’est-à-dire de la pollution par prolifération de références). En matière de communication, de transmission de l’information, au sens propre, il se produit le même phénomène : non concordance des paramètres spatiaux et temporels (entre mon temps, mon espace, l’ « araignée », centripète, des lignes ferroviaires hexagonales, le temps étalonné à Greenwich), ce qui me fera dire tout simplement : « J’ai manqué la correspondance ». Ce n’est, naturellement, pas un hasard si des spécialistes en télécommunications se sont très tôt investis dans la circulation, le flux, de l’information et s’y sont rencontrés avec les bibliothécaires puisque de très longue main les bibliothécaires avaient dû et su mettre en relation leurs fichiers, entretenus à l’origine sous forme de simples listes, puis faire évoluer ces relations de la manière la plus efficiente possible.
En effet, on avait d’abord envisagé de maîtriser la vieille difficulté en utilisant des langages contrôlés, très gourmands en matière grise et encore plus en qualification à une époque où l’idéal de l’honnête homme reculait chaque jour (« spin doctors »). Mais, même en unifiant le travail en réseau, les diverses indexations restent coûteuses. On s’est donc rabattu sur de simples mots clefs sans intervention de concepts ni même de syntaxe. S’est naturellement superposé le « miracle » informatique, parfois réduit à un mirage amplifié par la Toile. L’autoroute, quand il s’agit de faire circuler de l’information, c’est déterminant, encore faut-il y avoir ménagé de bons accès dans les taillis du langage, des langues et des savoirs. Il est évident que n’importe quel mot ne peut faire clef.
J’introduis ici une parenthèse. Quand il faut décrire des livres, intervient la masse écrasante, babélienne, de toutes les langues du monde, présente déjà dans la seule zone du titre. D’autre part, si l’on souhaite éviter au savetier qui recherche un ouvrage sur son métier d’emprunter le livre « Les sandales d’Empédocle » (mots-clefs sandale et Empédocle), qui traite de critique littéraire (mot-matière critique littéraire), il est nécessaire de décrire le contenu de façon éventuellement sommaire mais du moins efficace. Les mots du titre appartiennent à l’auteur, à l’éditeur et l’un comme l’autre ont leurs raisons pour jouer l’effet de surprise. On le sait, l’impertinence est assurément le contraire de … la pertinence (cas extrême : le titre provocateur « Ne lisez pas ce livre »). Les mots du sujet, au contraire, sont le fait du descripteur, personnage idéalement neutre, et doivent relever d’un langage univoque. Ils doivent aussi appartenir, en principe, à la langue même de celui-qui-veut-savoir.
Donc, de nos jours, le « rédacteur » de fiches devrait effectivement être un infatigable technicien (de l’informatique et de toutes sortes de normes, normes de translittération par exemple), et autant que possible disposer d’un peu plus que de « clartés de tout ». « So what ? » Tout çà pour trouver De l’amour de Stendhal en croisant les mots amour et stendhal ? Oui, car il existe un réel problème de correspondances. Selon une enquête dans les bibliothèques norvégiennes, 70% des recherches menées par les lecteurs dans les catalogues par sujet échouent ! (détail qui n’en est pas du tout un : 18% en raison d’erreurs lexicales, 21% en raison d’erreurs syntaxiques, mais 56% en raison d’erreurs sémantiques). A l’heure où la mondialisation rendrait le lecteur ubiquitaire, chaque bibliothèque reste donc un nœud singulier de correspondances non seulement par son fonds mais aussi à travers les informations auxquelles elle donne accès par son catalogue [défini comme l’ensemble de ses fichiers], son « cerveau » (cf le film de Renoir sur la BN), et ses bases de données documentaires, le tout étant essentiellement constitué de mots. Ceci est peut-être contradictoire mais n’entre pas fatalement en contradiction avec la résurgence du mythe d’une bibliothèque mondiale, cet organisme idéal rêvé dans les années 30 par les bibliographes bruxellois Paul Otlet et Oscar Lafontaine (mais …virtuelle : là est la contradiction terme contre terme).
Les catalographes peuvent se fatiguer, preuve qu’ils ne sont point virtuels. Il faudra bien « redimensionner le redimensionnement » pour que le lecteur ne manque pas la belle et toujours singulière correspondance. Ne pas renoncer car c’est aussi un problème de temps perdu ou gagné, et en premier lieu pour le chercheur.
Mais à présent, j’apprécie de pouvoir aller voir plus loin, ou plutôt ailleurs…
Nebmertouf
- 4 IX 2007
En annexe :
- la Dame du lieu (fichier enreg à tort sous pour Campus-campi.doc –
- Ecrire, publier, inventorier (fichier où ?)
- La bibliothèque de Tlön … / R C
« La bibliothèque de Tlön se dresse dans la partie basse de la ville, de l’autre côté d’une modeste rivière. Mais son volume est tel qu’on l’aperçoit de partout, et qu’elle fait face d’égale à égale, à elle seule, à tout le quartier historique sur sa colline. Elle dépasse de toute sa masse, bien entendu, les vieilles maisons qui l’entourent.
Ses bâtiments les plus anciens datent de sa fondation, en 1742, par le grand évêque Wlado Cernik, frère de l’hospodar de Voldavie, Damian1er. Ceux-là ne se distinguent des demeures particulières leurs voisines que par un jaune plus soutenu, des toits plus hauts et plus bruns, des proportions plus vastes. A la vérité, ils ont l’air d’une longue caserne. Un haut porche de pierre blanche interrompt seul leur façade un peu fastidieuse. C’est par lui qu’on pénètre dans la vaste cour de la Nouvelle Bibliothèque, colossal édifice de pierre grise, couronné de cuivre vert. Il fut construit par l’architecte Hörvath sur l’ordre du roi Frédéric 1er, de 1876 à 1888.
Tlön passait à cette époque pour la capitale intellectuelle du pays. Son université, la plus ancienne, était encore la plus prestigieuse. Sa vieille bibliothèque était fameuse. C’est ce qui incita le souverain et son maître d’œuvre à voir si grand. Mais dix ou vingt ans plus tard , la situation s »était déjà sérieusement modifiée, au profit de Back et de Proust, comme elle devait continuer d’évoluer par la suite en faveur de Sonntag, de Spörh ou de Nemheïd. Aujourd’hui l’université ne compte même plus parmi les dix premières de Caronie, par le nombre de ses étudiants ; lesquels, jusqu’à la récente réautorisation de la théologie - depuis toujours une spécialité locale -, ne se consacraient guère qu’aux langues mortes. Mais la bibliothèque continue d’aligner ses kilomètres de rayonnages inutiles, comme un opéra de Manaus du livre.
Le voyageur pousse à grand-peine l’énorme porte dont les poignées de bronze, en forme de sphynges ou de chimères, se détachent à hauteur de son front. Il entre dans un hall babylonien, désert, où s’élève un escalier décourageant, à double volée, sous les fresques poudreuses de quelque Puvis de Chavannes lymphatique, qui chantent à bouche fermée, avec un air ailleurs, la gloire arcadienne et peu convaincante, en l’occurrence, de la lecture, de l’étude, de la sagesse et de la philosophie.
« Ainsi, Lemka, pense-t-il, gravissait tous les jours ces marches, le long de cette rampe haute comme un homme, mais blanche et glacée à l’instar d’une de ces chastes nymphes, studieuses et dévêtues, qui se tiennent debout là-haut, près d’un temple pastoral pour jardin public, en l’honneur de la connaissance … »
Il s’attendait à quelque résistance bureaucratique, mais tout est ouvert ; les couloirs sont vides ; même les salles de dépôt et de conservation semblent accessibles sans le moindre contrôle. C’est au point qu’ayant erré près d’une demi-heure entre les pans de livres, et désirant maintenant s’adresser à quelqu’un, il n’aperçoit personne au bureau des demandes, et doit toussoter de longs moments, pianoter sur le comptoir, appeler par le moyen de syllabes mal assurées, avant d’extraire des profondeurs de papier pourrissant un employé en tablier gris, atteint de sérieux problèmes dermatologiques, qui le regarde avec des yeux énormes , du fond de ses lunettes en entonnoir. L’homme, sans un mot, tend une fiche jaunie, à remplir ; mais comment s’appellent les Conversations …etc., en caronien ? De souriantes mimiques d’impuissance ne savent déclencher chez lui qu’une expression de stupéfaction indifférente, si la chose est possible ; assez semblable en tout cas à celle que s’attirerait peut-être un scrofuleux habitant de Saturne, atterri par mégarde au milieu d’une élection de miss Univers. Mais les scrofules sont du côté du jury, cette fois, le saturnisme aussi. L’employé, après quelques regards incrédules et dégoûtés, à la fiche incomplète, d’abord, puis au visage confus de son auteur, puis de nouveau à la fiche, puis de nouveau au visage, disparaît dans les arcanes de sa routine et de son bon droit ulcérés, d’où il dépêche, de longs instants plus tard, un de ses collègues presque aussi myope que lui, et pas beaucoup plus compréhensif.
« Lemka ! Lemka ! » plaide l’étranger. Mais ce nom n’est pas suffisant, d’évidence, pour mettre en branle la lourde machine administrative ; une troisième incarnation de ses mécanismes grippés , cependant, un petit vieillard à la longue et fine barbe blanche, voudra bien prodiguer quelque espoir, sous la forme d’une invite à s’asseoir à l’une des longues tables de lecture de la salle principale, sous les lampes vertes et la très haute verrière. Vingt ou trente minutes d’attente produiront alors une petite pile d’ouvrages noirs et mités, tout en grilles et tableaux frénétiques, effrayants instruments pour des taxinomies vertigineuses ; où pas trace de La Barque des morts …
[………..]
« Vous voyez la bibliothèque, là ?
-Oui. Il est difficile de …
- Vous y êtes allé déjà ?
- Oui.
- Dans la grande salle de lecture ?
- Oui, à l’instant. J’en arrive.
- Elle est placée sous un dôme carré, que vous apercevez d’ici ; et au sommet de ce dôme, vous l’avez peut-être remarqué, se trouve une verrière, par laquelle la lumière naturelle tombe de très haut sur les livres, à l’intérieur.
- Oui, je l’ai remarqué.
- Bon. Mais entre le sommet du dôme et la petite pyramide surbaissée de la verrière, il y a des fenêtres, vous voyez. Il y en a quatre sur chacun des quatre côtés. Eh bien ce sont les fenêtres de l’appartement du directeur ; ou plus exactement de l’appartement de Lemka, parce qu’aucun autre directeur, ni avant lui ni après, n’a été assez fou pour habiter là-haut. »
In : Voyageur en automne / R. Camus. – P. O. L., 1992
Monique Marino